— Qu’est-ce qu’il fait ici, cet oiseau-là ? demanda-t-il, rendant dédain pour dédain.

— Il suit des cours, répondis-je. On lui enseigne l’histoire de la civilisation en Europe, l’histoire de la formation des nationalités, celle de Napoléon Ier et le droit international, un tas de choses enfin, un tas de choses dont vous n’avez aucune idée, Barnavaux. Il est très intelligent.

Barnavaux haussa les épaules.

— Et vous faites « ami » avec lui, hein ? Et ces jeunes gens qui l’accompagnaient font aussi amis avec lui ? Il va aller au café et chez des femmes, et au théâtre. On le traite comme un Européen, quoi ?

— Pourquoi pas, répondis-je. Ne vous ai-je pas dit qu’il était très intelligent ? Il est aussi très bien élevé : il est à sa place partout. Qu’est-ce que ça vous fait ?

— Moi, fit Barnavaux, je m’en fous ! C’est idiot de traiter un Chinois comme un Européen : c’est idiot, je le répète. Mais je m’en fous ! Quand il reviendra dans son pays, il apprendra la différence. C’est parce que vous faites les gentils avec lui, parce que vous faites les imbéciles, qu’il se prend au sérieux. Mais, une fois là-bas, il saura ce que ça vaut, les politesses des blancs, les égards des blancs. Et c’est eux qui ont raison, ces blancs de là-bas, ça n’est pas vous ! Oui, oui, attendez : on va le remettre à sa place !

» J’en ai connu un, une fois… On l’avait bien reçu en France, on l’avait traîné partout, on le montrait partout : dans les fêtes du gouvernement, dans les dîners. On le faisait manger avec des femmes de ministres, ce singe ! C’est que vous n’avez l’idée de rien : tant qu’on n’aura pas fait tirer un congé à tous les Français dans les colonies, ils n’auront l’idée de rien… Alors, un jour, un député, un député très puissant, lui dit :

» Vous allez retourner en Chine. Sans doute vous passerez par Saïgon : il faut que vous visitiez une colonie française ! Eh bien, je vais vous donner des lettres signées de mon nom, avec mon cachet, et tout. Ça vous ouvrira toutes les portes.

» Et il les écrivit ; de belles lettres ! Et il les lui donna. Le Chinois les considéra avec respect, parce que ces gens-là, quand ils voient de l’écriture, c’est comme s’ils voyaient le bon Dieu, c’est même-chose-Bouddha ; il les mit au fond d’une belle malle toute neuve et s’embarqua sur un paquebot. Un paquebot français, des Messageries maritimes, je suppose : il n’y a que nous, pauvres bougres, qu’on colle sur des transports qui mettent trois mois à faire la route. Et il était plein, ce bateau, plein comme un œuf ! C’était l’automne, l’époque où on s’en retourne. Il avait pris des premières et on le mit dans une cabine à deux couchettes. Mais personne ne voulut de lui. Un Chinois, hein, un Chinois ! Est-ce que vous coucheriez avec un Chinois, vous, même vous ! Le commandant voulut lui faire partager la cabine d’un fonctionnaire français, un socialiste, dont la grand-mère était une négresse de La Guadeloupe ; mais le fonctionnaire protesta, en disant qu’on voulait outrager dans sa personne la majesté des Européens. A la fin, tout de même, il fut recueilli par un missionnaire. C’était un homme très bien, ce missionnaire. Il avait un « de » devant son nom, mais il expliqua qu’il ne pouvait pas faire de différence entre les Chinois et les blancs. C’était sous prétexte que même les Chinois ont une âme. Il dit aussi qu’il connaissait la famille, qui était une famille distinguée. Les missionnaires aiment à se faire des amis : ça les regarde.

» Et puis voilà : on vit Aden, où il n’y a rien que des aigles, des serpents qui sont mangés par les aigles et des Anglais qui crèvent de chaud. On vit Colombo — vous vous rappelez Colombo, où les hommes ont un peigne dans leur chignon, comme les femmes — et puis, à la fin, la rivière de Saïgon. Le Chinois respira l’odeur de la rivière ; elle lui gonfla les narines, cette odeur de vase des terres qui ont l’air de flotter, qui flottent quelquefois pour de bon, tout le long du fleuve ; des terres-éponges, qui surnagent comme des paquets de joncs, des espèces de radeaux qui verdoient ! Il se disait : « Je suis chez moi ! Je suis chez moi ! » Mais le bateau avançait, avançait toujours, dans cette eau vaseuse, doucement, bien doucement : vous le savez bien, qu’il y a des endroits où elle colle comme de la glu, et qu’il y a un grand vapeur, une fois, qui est resté là toute une année ; on avait semé du riz tout autour, on faisait jardin !… Tout à coup, voilà qu’il y eut un quai de bois, un sale quai de bois, à moitié bouffé par les tarets — et le Chinois vit la France !