» Oui, c’est bien la France qu’on retrouve à Saïgon. On peut blaguer les officiers de marine qui ont fait ça. Mais c’est beau, c’est grand, ça étonne, c’est comme une ville de chez nous, enfin, avec un théâtre, une église, des maisons à étages : on n’est pas chez les jaunes, on ne s’aperçoit pas qu’on est chez les jaunes ; de loin, c’est pareil Bordeaux, pareil un port de mer d’ici. Et même, c’est mieux ; tous les sales métiers, ça n’est pas les blancs qui les font. Des blancs qui se mettent déchargeurs de navires, ouvriers, coolies, quoi, quelle misère ! Là-bas, les blancs, c’est tous des rois !

» Sur le quai, il y avait des pousse-pousse, des petites charrettes à bras que tiraient d’autres singes de sa race. Le Chinois allait monter dans un de ces pousse-pousse comme un Européen, et mieux, sans se presser, comme un Chinois riche. Un Annamite lui mit la main sur l’épaule, un agent de police annamite, avec un sabre-baïonnette et tout ce qu’il faut pour le respect.

»  — Y a pas bon ! il dit l’Annamite.

»  — Quoi ? répond le Chinois.

»  — Y a pas bon ! qu’il répète, l’agent de police. Y en a passer anthropométrie.

A ce moment, j’interrompis Barnavaux.

— Ah ! oui, je sais, fis-je.

On a introduit dans nos colonies d’Extrême-Orient les ingénieuses méthodes du docteur Bertillon, mais les Européens entrent comme ils veulent. Ils sont la race supérieure, et considérés comme inviolables et sans macule. Tandis que les Chinois, on s’en méfie. En France, on n’applique la méthode Bertillon qu’aux prévenus. En Indochine, on considère tous les Chinois comme des prévenus nés.

Barnavaux continua :

»  — Bon ! Vous comprenez. On conduisit ce Chinois-là dans un bureau où il y avait déjà d’autres Chinois ; et un Annamite lui dit :