J’évitai de répondre. Qu’est-ce que j’aurais pu lui dire ? Que c’était comme ça dans tous les pays, plus ou moins ; qu’il aurait beau fuir la France, déserter — et je savais qu’il se vantait, qu’il ne le ferait pas : Barnavaux est comme tous les Français, il ne peut pas vivre à l’étranger. Il lui faut sa patrie, ou des races qui reconnaissent sa supériorité — qu’il aurait beau regarder partout, partout il retrouverait la même chose, ou à peu près, sauf chez les nègres et les musulmans : le même conflit cruel entre un idéal antique, et cohérent comme tout ce qui est ancien, et un idéal nouveau, doublement anarchique justement parce qu’il est neuf, d’abord, et que nul n’a fait encore le départ entre ce qui est bon et ce qui est mauvais ; et ensuite parce qu’il est individualiste. C’étaient là des subtilités que toute sa vie il avait dédaignées : à plus forte raison dans sa colère. Je me contentai de demander :
— Mais vous Barnavaux, qu’est-ce que vous voulez ?
— Ce que je veux, cria-t-il, je veux la justice ! Et la justice, ça n’est pas nécessaire que ce soit toujours ce qu’il y a de mieux, mais c’est ce qui est toujours la même chose. Vous pouvez chercher : y a pas d’autre définition ! La justice, c’est la consigne. Où est la consigne, maintenant, montrez-la moi ! Quand nous sommes aux colonies, nous autres, et que nous voyons ce qui se passe en France, nous n’y comprenons rien, nous nous disons : « Mais qu’est-ce qu’ils font, qu’est-ce qu’ils font ? Ils se battent pour des queues de poires. Ils ne voient pas qu’ailleurs, ici, il y a tout à faire et tout à prendre ! » Aujourd’hui, ça me devient plus clair : ils se disputent sur les consignes, parce qu’il y en a trente-six, comme à la guerre quand on a de mauvais chefs. Oh ! je vois bien, allez, je ne suis pas si bête que vous croyez. Le fond, c’est la dispute entre le vieux et le neuf. Ils avaient leurs qualités, les vieux, ils faisaient plus d’enfants, ils étaient moins pochards. Mais ils avaient leurs défauts, aussi : ils étaient moins intelligents, plus lents, plus mous, et, au fond, moins braves et plus vantards : y a jamais eu plus de bravoure qu’aujourd’hui, en France… Mais moi, ça m’est égal. Tout ce que je demande, c’est qu’on se décide. Comment voulez-vous qu’on connaisse sa place, comment voulez-vous qu’on serve, comment voulez-vous qu’on obéisse ? Je deviens comme tout le monde ici…
Il étendit la main, et jura :
— Je n’obéirai plus !
30 mars 1912.
FIN
TABLE
PREMIÈRE PARTIE | ||
I. | — PLÉVECH, DÉSERTEUR | |
II. | — LA NUIT DE BILLY HOOK | |
III. | — LE CHINOIS | |
IV. | — POUR MILLE PIASTRES | |
V. | — LE DÉPART | |
DEUXIÈME PARTIE | ||
I. | — LA QUININE | |
II. | — LA ROUTE | |
III. | — L’ODYSSÉE | |
IV. | — LOUISE | |
V. | — BARNAVAUX DE GARDE | |
VI. | — UN SOUVENIR | |
VII. | — LA TORNADE | |
VIII. | — LE LIÈVRE | |
IX. | — LES DEUX RIVES | |
X. | — PIERRE-CÉSAR | |
XI. | — LA BARRE | |
XII. | — LA REVANCHE DE WATERLOO | |
XIII. | — PAPA-LE-PETIT-GARÇON | |
XIV. | — QUATRE JOURS… | |