Le lendemain, après la manœuvre et avant la soupe, ainsi qu’il est d’usage, la compagnie forma le cercle pour écouter la lecture du rapport, qui est suivie par la distribution du courrier, porté par le vaguemestre. Barnavaux n’attendait pas de lettres, et, depuis bien longtemps, il n’écoutait plus le rapport, sachant d’avance ce qu’il pouvait contenir : aujourd’hui samedi, revue d’équipement : c’était pleuré ! Tout à coup, il entendit son nom. Son nom était « au cahier ». Il tendit l’oreille :

« Journée du 18 mars 1912. — Punitions :

« Barnavaux, soldat de première classe, quatre jours de prison, ordre du commandant de Bienne, commandant le détachement du 3e d’infanterie coloniale aux postes de Palaiseau. »

Les yeux se tournèrent vers lui. Il rectifia la position,

« A trompé la bonne foi du capitaine commandant la 3e compagnie de marche, ayant demandé et obtenu une permission pour assister aux obsèques de son fils, alors qu’il s’agissait d’un enfant naturel. »

Personne n’osa le regarder, quand il remonta dans la chambre pour prendre sa vieille capote, et suivre le caporal de corvée de fort qui le conduisit à la casemate. Personne ne lui parla, de ceux qui lui portèrent la soupe, dans sa cellule. Il ne prenait pas cette punition comme les autres, toutes les autres qu’au cours de sa carrière déjà si longue il avait insoucieusement subies, en homme qui paye le prix, et recommencera, s’il lui plaît de payer encore. Et il fit « le peloton de fer », lui Barnavaux, avec des « bleus » qu’il méprisait, et de fortes têtes dont il ne voulait plus pour compagnons. Et il brouetta des cailloux dans la cour, lui le vieux soldat, exempt de corvées ! Tout s’écroulait pour lui, tout !

Son vieux camarade Müller était venu me porter la nouvelle. Dès que je sus qu’il pouvait sortir, ayant fini sa peine, j’accourus. Il vint à moi un peu pâle, les dents serrées, l’air mauvais ; et nous marchâmes longtemps en silence sur la route pavée qui monte à Verrières.

— Ça y est, dit-il enfin, je ne serai pas sergent. Il y a un sort, voyez-vous. Je ne serai jamais rien, rien ! Je quitterai ce chien de métier sans un sou et sans vrai métier ; c’est vendu, on peut livrer ! Vous allez dire à Louise… Vous allez lui dire qu’il n’y a pas bon, marcher avec moi. Qu’est-ce que je peux faire, quand ils ne voudront plus de moi, au corps ? Donc, y a ma route, et y a la sienne. Fini blaguer !

Je lui administrai des consolations qui n’étaient pas des mensonges. Quatre jours de prison, et pour un pareil motif, on les lui avait donnés pour le principe. Ça n’empêcherait rien, ça le retarderait de trois mois, pas même, peut-être. Et il devait le savoir, il le savait mieux que moi.

De son soulier ferré, il poussa un caillou au loin sur la route.

— Ça n’est pas ça ! cria-t-il, vous ne comprenez donc pas ! J’en ai assez de la France ! J’en ai assez, voilà ! Ah ! qu’on reparte, nom de Dieu ! qu’on reparte ! A la première escale, aussi vrai que voilà Verrières, je déserte ! Il n’en manque pas, d’autres pays, où on peut servir, où on me donnera le bricheton, le tabac et un fusil. Et des pays qui sont meilleurs, qui sont sérieux ; où oui, c’est oui, et non, c’est non ! En France, qu’est-ce que ça veut dire, les mots, maintenant ? Y a-t-il quelqu’un qui sait, pouvez vous m’expliquer ? Moi, je suis un soldat. J’ai mauvaise tête, mais un ordre, une fois que je l’ai compris, jamais je ne l’ai mangé. Eh bien, je ne comprends plus. Est-ce que Louise ne touchait pas vingt sous par jour comme fille-mère, pour avoir fait un enfant, n’importe comment, n’importe avec qui ? Répondez, hein, répondez ! Alors, ça n’est pas mal, de faire des enfants naturels, c’est permis, c’est autorisé, c’est… c’est privilégié ! Et quand il est mort, l’enfant naturel, mon enfant, et celui du gouvernement, autant dire, on me fait : « Ah ! c’était un enfant naturel, et vous avez demandé une permission pour le pleurer, cet enfant de rien, cet enfant de personne, ce bâtard. C’est bon : quatre jours de prison, Barnavaux ! » Qu’est-ce qu’elle veut, la France, quand est-ce qu’elle a raison, quand est-ce que ça n’est pas des fous qui parlent, qui commandent, qui distribuent des sous et des punitions ? Est-ce que vous le savez ? Dites-le moi, si vous le savez !