Une ficelle lui attacha aux oreilles un papier qui portait cette suscription. Et puis il partit, assez heureux. La fourrière même ne lui parut pas une prison pénible. Le chenil où on l’enferma était grand et tout rempli de chiens. A la manière de petits enfants des hommes, Albert vivait sous l’empire des impressions présentes. Il joua. Il joua beaucoup avec ces autres chiens : à se rouler mutuellement par terre, à se battre sans se faire du mal, et à d’autres jeux moins décents. Cependant parfois l’un d’eux se sentait pris subitement d’un grand désespoir à cause d’une image obscure, d’un souvenir qui venait de traverser sa cervelle, et il se mettait à gémir, les pattes tendues, le nez au nord-ouest, à l’endroit où l’on distingue la vaste toiture d’un marchand de bois et charbons, et une sorte d’écurie désaffectée pleine de bicyclettes toutes rongées de rouille : car c’est de ce côté qu’est la porte. Tous ses camarades, par une sorte de contagion douloureuse, l’accompagnaient bientôt en chœur, et Albert se joignait à eux, quelquefois par instinct d’imitation, quelquefois parce que la mémoire lui revenait des senteurs d’une chambre, d’un tapis sur lequel il avait couché, et celles aussi d’un homme et d’une femme, plus fortes et plus regrettées.

Le quatrième jour, un homme vint qui le fit sortir. Il y avait derrière lui un monsieur très bien habillé, beaucoup mieux que M. Faussurier. Je vous ai dit qu’Albert aimait les hommes. Il leur fit à tous deux beaucoup d’amitiés.

— Vous verrez, dit l’homme au monsieur. Ils ne souffrent pas du tout. Avant, on les pendait. Mais aujourd’hui, c’est très perfectionné.

On fit entrer Albert dans une sorte de grande boîte qui devint tout à fait obscure quand la trappe en fut refermée. Cette obscurité subite le déconcerta puis lui suggéra l’envie de dormir. Mais une nouvelle émanation le réveilla : il ne connaissait pas encore cette odeur du gaz d’éclairage. Comme toujours, il ne songea d’abord qu’à la noter pour augmenter la quantité de ses expériences. Puis, comme elle lui parut difficile à respirer, il s’inquiéta, gratta de ses ongles contre les parois, furieusement. Dehors, une voix expliqua :

— Ça ne dure qu’un moment. Ils réclament comme ça un petit peu ; mais ils sont étourdis tout de suite.

— Vraiment ? interrogea le monsieur.

Albert, en effet, tomba sur le côté : la paralysie qui venait. Et comme ça faisait mal de s’envoyer cet air-là dans les poumons ! Mais ses pensées de chien demeuraient extraordinairement actives. Il revit la rue Montmartre, les voitures, les camions, les passants par milliers… et puis une bête très singulière, et dont le fumet lui avait paru si fort et si intéressant : un chevreuil rencontré le jour d’une promenade au bois de Boulogne. Et puis les figures de Josette et de Faussurier, car l’empoisonnement des centres nerveux fait délirer aussi les chiens. Et puis plus rien : il vomissait. Même bientôt ce fut fini pour lui de vomir. De grandes ondes douloureuses seulement encore depuis le crâne jusqu’au bout de l’échine. Des puces quittant sa chair froide sautèrent aux fentes du bois.

— … Dans une heure, annonça l’homme, on pourra le retirer.

BOSSEBŒUF, VAGABOND

Le prévenu Bossebœuf, François-Victor, était inculpé d’ivresse publique et de vagabondage : le premier de ces délits prévu et châtié par une loi que chacun devrait connaître, car elle est affichée dans tous les débits de boissons ; le second par les articles 269 ou suivants du Code pénal, auxquels il faut ajouter les dispositions plus récentes annexées au Code d’instruction criminelle, et concernant les flagrants délits : jugement immédiat, après simple interrogatoire d’identité, par le tribunal de première instance siégeant en audience correctionnelle. La peine, pour le vagabondage simple, est de trois à six mois d’emprisonnement, « à moins que le condamné ne soit réclamé par le conseil municipal de sa commune, ou cautionné par un citoyen solvable ». Or, personne ne s’était soucié de réclamer Bossebœuf, ni de le cautionner ; et quant aux délits d’ivresse et de vagabondage, ils étaient incontestables et semblaient devoir demeurer incontestés : Bossebœuf, trouvé par le garde-champêtre de Maranvilliers (Loire), dans un fossé, où il dormait confortablement, saoul comme toute la Pologne, était né à Rœux (Pas-de-Calais) et domicilié à Lille. Il était misérablement vêtu. Il avouait être venu à pied du Pas-de-Calais au centre de la France, en suivant un itinéraire erratique et déconcertant, dormant la plupart du temps à la belle étoile. Et enfin il reconnaissait n’avoir été embauché nulle part, pour aucun travail, depuis le jour où, à Orléans, il avait « fait l’homme-sandwich » pour le compte d’une troupe théâtrale en tournée. Il devait donc cueillir le minimum de trois mois. Mais ce qui aggravait encore son cas, en le rendant plus compliqué pour le tribunal, c’est qu’on avait trouvé dans la poche de la vieille redingote que portait ce chemineau — car il portait une redingote, toute ruineuse, effilochée aux basques et verdie dans le dos par les averses — non seulement le peigne et le miroir qui sont l’indispensable bagage de tout chemineau qui se respecte, mais encore un billet de cent francs, inséré entre les feuillets de son livret militaire, plus vingt-huit francs quatre-vingt-dix centimes en papier et billon, dans le gousset de son pantalon : la méfiance du législateur présume que tant d’argent, chez un homme considéré comme dépourvu de moyens d’existence, ne peut être que le produit du vol ; et le vagabond, dans ce cas — article 278 — doit subir une peine d’emprisonnement de six mois à deux ans.