Mais François-Victor Bossebœuf gardait cependant à cette heure, en présence de M. le président Barillot et de ses deux assesseurs, l’attitude simplement impatiente d’un homme qui a manqué le train, et qui s’ennuie sur le quai de la station en attendant qu’il en passe un autre. Il ne paraissait en aucune façon se douter des charges qui pesaient sur lui.
— Le garde-champêtre de Maranvilliers vous a ramassé dans un fossé, à quinze cents mètres de la commune, expliqua M. Barillot. Vous étiez ivre, bestialement ivre, à sept heures du matin.
— Ça se peut, monsieur le président, répondit Bossebœuf.
— Vous avez traversé toute la France en état de vagabondage, d’après votre propre aveu, sans chercher de travail nulle part.
— Monsieur le président, à Orléans…
— Le tribunal est renseigné, interrompit M. Barillot : il appréciera… il appréciera que cette unique journée consacrée à l’accomplissement d’une tâche indigne d’un homme vigoureux et jeune encore n’a pu suffire à vous assurer pendant plus d’un mois — car vous reconnaissez avoir mis plus d’un mois à vous rendre d’Orléans à Maranvilliers — des moyens d’existence.
— Mais j’en ai, des moyens d’existence, cria Bossebœuf, subitement indigné, j’en ai ! qu’on m’a barboté au greffe cent francs et… et je n’ sais plus combien d’aut’ argent qu’ j’avais. Je n’ sais plus à cause de l’état où que j’ m’étais mis la veille. On compte plus dans c’t état-là, vous comprenez, monsieur l’ président. Mais enfin, c’est cent francs et quéqu’ chose que j’avais. Ça, je l’ jure !
— Cent vingt-huit francs quatre-vingt dix centimes, constata M. Barillot, en consultant le dossier. Si on n’avait pas trouvé cette somme sur vous, peut-être courriez-vous encore les grandes routes. Il y a tant de vagabonds…
— Monsieur le président, je m’ promène, j’ suis pas un vagabond.
— Il est inutile d’insister sur ce point, répondit M. Barillot d’un air las. D’après vos aveux mêmes, tous les éléments qui constituent le délit de vagabondage existent. Vous êtes sans domicile depuis six semaines, vous ne cherchez pas de travail, et, d’autre part, on vous trouve en possession d’une somme considérable, eu égard à l’aspect de votre personne et à la vie misérable que vous menez.