— Mais j’ lui ai dit à c’ garde champêtre, dit Bossebœuf, j’ lui ai dit d’où qu’elle venait, c’t’ argent. Elle vient d’ la succession d’une tante ! Mais il a rigolé, c’t’ andouille, il m’a dit : « Ta tante, j’ la connais ! C’est elle qui vend des billets de banque à la foire d’empoigne. » Monsieur l’président, aussi vrai que j’ suis un honnête homme, aussi vrai qu’ j’ai jamais été condamné, j’ai une tante, une tante qu’est morte et qui m’a laissé trois mille francs de rente : y avait des obligations, y avait des actions… J’ suis riche à près de cinquante mille francs, c’est l’ notaire qui m’ l’a dit !
Il jeta sur sa redingote immonde un regard de fierté, comme si elle eût été couverte, illuminée, resplendissante d’or, et poursuivit :
— Moi, j’étais ouvrier filetier depuis dix ans chez Stuyvaërt frères, à Lille, quand il m’a écrit, c’ notaire. J’ suis été tout d’ suite à Arras pour le voir, et il m’a dit :
— Vous croyez que j’ peux vous les donner comme ça tout d’ suite, vos cinquante mille francs ? Y a l’inventaire, y a la liquidation… Dans trois mois, on pourra voir.
« Tous les notaires, c’est des voleux. Ils sont connus pour garder l’argent. J’ lui ai dit. Alors il m’a fichu à la porte en me donnant cinq cents francs « en avance », qu’il a prétendu. C’est tout c’ que j’ verrai jamais, c’est pleuré… Avec les cinq cents francs, j’ m’ai acheté une redingote, un pantalon, un gilet de marié, et puis j’ai fait la noce, toute la journée. L’ matin, quand j’ m’ai réveillé et qu’ j’ai vu l’ soleil, j’ai marché. J’ sais pas pourquoi j’ai marché : j’avais jamais vu la campagne. Et, depuis c’ moment-là, j’ai continué à marcher dans c’te campagne. C’est drôle ! »
Il ne trouvait plus de mots. A la rigueur, il pouvait expliquer des faits : mais des sentiments, un instinct, une maladie ! Dix ans de sa vie qu’il avait passés sans remuer les jambes, excepté au régiment ; dix ans qu’il avait fatigué ses reins, tout debout à surveiller des fils qui s’enroulent sur une bobine, et puis voilà qu’il s’était vu sur une route, une de ces routes du Nord qui vont tout droit, jusqu’à l’horizon. On pense : « il faut que j’aille jusqu’à cet arbre, le dernier que je vois, il le faut ! » On va, on va, et il y en a d’autres, et ça ne finit pas. On continue. Et puis il y a les estaminets au bord de cette route, quand on se sent fatigué, il y a les chemins de halage, le long des canaux, qui sont bien plus verts, bien plus beaux encore que les routes, et si plats, si unis surtout. On croit qu’on glisse avec l’eau, on ne se fatigue pas. Il y a les gens qu’on rencontre, qui vont au marché, qui vont à la ville ou qui ne vont nulle part ; des chemineaux, comme le chemineau qu’on est en train de devenir, et qui sont si rigolos, des fois. A la fin on se quitte, la tête un peu étourdie par les tournées qu’on s’est offertes, et on est content de se retrouver seul, on pense à des choses qu’on oublie à mesure, ou bien au contraire c’est une phrase qui vous revient, toujours la même. Et le lendemain c’est la même chose et autre chose : le même plaisir d’aller on ne sait où et de découvrir ce qu’on ne connaît pas. Enfin, le soir, quand les jambes se font lourdes et que vient la soif, la grande soif, le plaisir de boire et d’être ivre en se rafraîchissant, ivre à tomber, ivre à s’endormir ! Voilà tout ce qu’il ne pouvait pas expliquer, Bossebœuf : il avait découvert sa voie, la voie publique de la République.
Le président Barillot se consulta avec ses assesseurs : remise à quinzaine pour enquête auprès du notaire d’Arras. Et quinze jours après Bossebœuf reparaissait devant le tribunal pour s’entendre acquitter du délit de vagabondage, — il avait des moyens d’existence, il avait bien réellement cinquante mille francs, donc il n’était pas un vagabond, — et condamner à trois jours de prison pour le fait d’ivresse publique. Mais il avait déjà tiré près de trois semaines de prévention ; on lui dit : « Vous êtes libre. »
Et M. le président Barillot oublia. Il jugea d’autres prévenus, il en condamna, il en acquitta. Deux mois plus tard, le concierge du palais de justice vit un homme s’arrêter devant sa loge : c’était un homme de mauvaise mine. Il ne le reconnut pas, peut-être ne l’avait-il jamais vu.
— C’est moi, Bossebœuf, dit l’homme, comme un vieil ami.