Elle se fâcha. Marie-Thérèse est une personne pour qui la croyance aux fantômes fait partie intégrante de la religion. Et, puisqu’elle n’a plus de religion, elle ne croit plus aux fantômes, n’est-ce pas ? Tel était son raisonnement, qui est celui de beaucoup de femmes fières d’être « libérées ». Elles redoutent instinctivement que tout soupçon de surnaturel ne les fasse rentrer dans le chemin perdu de la foi. C’est ce qui prouve, me semble-t-il, que leur agnosticisme n’est pas bien solide. Car, pour moi, c’est tout le contraire. Je suis tellement persuadé qu’il n’y a rien que ce serait une distraction, un changement heureux dans l’aridité de mon imagination, de m’apercevoir un jour qu’il y a quelque chose. C’est ainsi que le régent Philippe d’Orléans, qui était athée, dépensa vingt mille louis pour voir le diable, et déplora qu’il ne l’eût point vu.

Je dois pourtant reconnaître qu’il y avait, dans notre jardin, une place qui m’inspirait une répugnance égale à celle qu’éprouvait Marie-Thérèse : le verger. J’en étais d’autant plus humilié que, d’autre part, il m’attirait. Ce paysage de marais, à la fois tragique et lumineux, dominé au premier plan par cette prairie plantée d’arbres et la silhouette originale de l’épouvantail, offrait des accents vigoureux, un caractère de grandeur assez rare en Touraine. A plusieurs reprises j’y transportai mon chevalet. Jamais il ne me fut possible de demeurer plus de quelques minutes assis devant ma toile. Oh ! ne croyez pas que j’aie à vous révéler des impressions extraordinaires, dramatiques, mystérieuses : j’avais froid, voilà tout, sous les rayons du soleil le plus ardent, froid par l’intérieur, ainsi qu’à la fin d’un accès de fièvre ; et voilà pourquoi, sans doute, je me laissais envahir, comme un malade, par un invincible besoin de penser à des choses tristes, à l’inutilité de tout effort, puisque la vie n’est qu’une seconde entre deux éternités, à la dérision de ce qu’on appelle le succès, aux haines qu’on accumule sur sa tête, bien plus que les affections, à mesure qu’on vieillit. Oui, oui, c’était cela ! Surtout, il me semblait qu’en ce lieu j’étais haï formidablement, que l’air même autour de moi me détestait. Presque inconsciemment, en tout cas, sans vouloir m’en préciser le motif à moi-même, j’abandonnai le verger. Marie-Thérèse ne m’interrogea point, et je m’en applaudis : je lui eusse répondu sans bonne humeur, et je cultive ma bonne humeur comme les gens douillets leurs aises et leur santé.

Je suppose que nous eussions, plus tard, oublié les ombres invisibles qui semblaient planer sur nous, classant tout simplement dans nos souvenirs la maison tourangelle comme confortable et manquant de gaieté, si le père Didat, le jardinier, ne nous eût un jour avertis que les cerises étaient mûres. D’après les conventions qui nous liaient, nous avions le droit de consommer autant qu’il nous plairait des produits du jardin, le surplus devant être vendu et partagé entre lui et nous « à moitié fruit ». Moyennant quoi il entretenait la propriété pour une somme insignifiante. Donc, nous décidâmes la cueillette des cerises. C’est toujours, pour des citadins, une sorte de fête champêtre, qu’ils associent, dans leur mémoire, à des souvenirs d’enfance, à des gaillardises lues ou chantées. Je décidai qu’on accompagnerait le père Didat. Celui-ci se mit en marche avec une échelle, nous le suivions, portant des paniers. Arrivés sur ce que nous appelions, peut-être par un retour sur nos anciennes méfiances, « le champ de bataille », le vieux jardinier remarqua, d’une voix sentencieuse :

— Il y en a des cerises, cette année ! Les oiseaux n’y ont pas touché.

Et, tout à coup, le silence de ce verger me frappa d’une façon singulière, excessive. Pas un moineau, pas un pillard ailé, sur ces arbres couverts de fruits. Et il me revint à l’esprit qu’il en avait toujours été de même, à chacune de mes visites. L’ancien locataire avait eu bien raison de dire que cet épouvantail était excellent. J’exprimai cette opinion à haute voix.

— Bien sûr, fit le père Didat paisiblement. Meilleur que l’autre.

— L’autre ? demandai-je. On l’a donc changé ?

— Oui. Avant c’était un bonhomme. Et c’était moi qui l’avais dressé. Dame ! c’était pas si bien fignolé. J’ai point des imaginations comme ceux de la ville…

— Alors, celui-là, c’est l’ancien locataire qui l’a planté ?

— Lui ou sa dame, répondit le jardinier.