— Oui, dit Marie-Thérèse en frissonnant. C’est un beau paysage ! Mais c’est… c’est lugubre !
— L’épouvantail ? fis-je en souriant.
— Le marais, plutôt, suggéra l’ancien locataire, de sa voix toujours égale. J’ai trouvé l’épouvantail là où il est, en arrivant, et il est utile, je vous assure. Ce que les oiseaux sont pillards, ici ! Ne touchez pas à l’épouvantail si vous tenez à vos cerises.
Il ajouta que c’étaient des anglaises, excellentes, discuta les termes de la cession de bail, sans âpreté, mais sans aucun empressement, et nous quitta sur un salut qui ne manquait pas de bonne grâce. Huit jours après, quand nous revînmes pour nous installer, il avait déménagé comme il l’avait promis, laissant les clefs chez un fournisseur.
J’ai toujours aimé les hommes qui ne font pas de bruit. Il en est tant d’autres dont les gaietés sont plus insupportables encore que les colères, dont les expansions froissent l’âme comme une averse de cailloux sur la peau nue. Ils sont « communicatifs » ? La belle affaire ! Un humain communicatif est un animal sans pudeur, qui parle de lui et qui ramène à lui, pour penser à lui, tout ce que vous lui dites. Voilà pourquoi ce fut plutôt avec un sentiment de sympathie indifférente qu’après cette première visite je me rappelais le visage, à peine entrevu, de l’ancien habitant de notre pavillon : il avait eu le bon goût de ne proférer que de rares paroles, il ne s’était pas jeté brutalement entre moi et les choses que je regardais. Marie-Thérèse n’était pas de mon avis. Elle répéta plusieurs fois — les femmes répètent plusieurs fois toutes leurs pensées, c’est une faiblesse à quoi il faut avoir la patience de s’habituer — qu’elle était heureuse de savoir que nous ne reverrions plus « cette espèce de chat-tigre, qui faisait patte de velours ». Mais elle est bonne ménagère : ceci l’obligea d’avouer qu’il avait du moins laissé la maison dans un état de scrupuleuse, de méticuleuse propreté. Les vieilles boiseries peintes en blanc qui lambrissaient la plupart des pièces avaient été lavées à la potasse, la baignoire passée au sable, les parquets grattés à la paille de fer, et cirés ! Et le peintre en bâtiment du pays, dont nous réclamâmes cependant les services pour certaines modifications que nous estimions avantageuses, nous certifia qu’il n’était pour rien dans ces travaux minutieux, et que notre prédécesseur avait dû les accomplir lui-même. Sans doute c’était un avare ou un maniaque, les deux peut-être tout à la fois. Cela nous fit sourire, puis bientôt nous n’y songeâmes plus : nous étions chez nous, l’un à l’autre, unis pour nous aimer, satisfaits d’avoir trouvé la solitude et la béatitude.
La vieille bonne qui a élevé Marie-Thérèse s’était d’elle-même élevée au rang de cordon bleu. Elle nous suffisait pour tout domestique. Un vieux jardinier du pays, le père Didat, ratissa les allées, bêcha les plates-bandes et planta les fleurs. Il faisait en même temps les gros ouvrages. Et, moi, je repris ma boîte à couleurs et mon chevalet : pour modèle, n’avais-je pas Marie-Thérèse ? Marie-Thérèse jeune et nue, Marie-Thérèse en cheveux poudrés, dans la lumière blonde qui tombait en frisant des vitres du salon, Marie-Thérèse en jupe claire, sous les grands arbres, dans la tiédeur alanguissante de cette fin de printemps ? J’étais seulement surpris de rencontrer chez elle une nervosité singulière qui se traduisait par de la stupeur, de longs silences, des frissons. Mais, quand je lui en demandais la cause, elle ne parvenait pas à se l’expliquer.
— On n’est pas chez soi, ici, disait-elle, on n’est pas chez soi !
Je haussais les épaules. Préférait-elle Paris, où tout trépide, depuis les entrailles de la terre, traversées par les lourds convois des trains électriques, jusqu’aux poignées de mains des ambitieux ? Ne vivions-nous pas dans une paix délicieuse, inexprimable ? Même le boucher, le boulanger, venaient à sept heures du matin, quand nous dormions encore. On ne voyait personne.
— Oui, répliquait Marie-Thérèse avec entêtement, mais c’est comme s’il y avait quelqu’un !
— Un fantôme ?