« — Deux jumeaux ! Ils sont pas déclarés dans le même endroit : on n’a jamais vu ça.
« Et j’ai fait le voyage de Lons-le-Saunier, à l’œil, pour ces sales jumeaux, conclut le père Coulon en allongeant à sa cavalerie un coup de fouet vindicatif : sans compter ma voiture, que j’ai dû y faire pour cent cinquante francs de réparations. Vous saisissez que j’suis payé maintenant pour les laisser dehors, ces clientes-là ! »
L’ÉPOUVANTAIL
C’est une gentille propriété, nous dit l’ancien locataire, d’une voix monotone et très douce, c’est une propriété très agréable et tranquille, tranquille ! On n’est pas dérangé.
Vous l’avez peut-être vous-même remarqué : dès qu’on nourrit la plus vague intention de faire sienne une demeure, on n’écoute jamais ceux qui l’habitent encore, ou plutôt on ne prête à leurs paroles qu’une oreille à la fois méfiante et dédaigneuse. Pour quelle raison le quittent-ils, ce lieu qui vous séduit, quel insupportable inconvénient y ont-ils découvert que vous ne savez distinguer ? Et, en tout cas, comme ils ont mal arrangé « ça », de quel mauvais goût ils ont fait preuve ! Ils n’ont pas compris, ces gens-là ; ils étaient indignes du site et de la maison.
Pourtant, je le devais bien reconnaître : ainsi que l’affirmait le précédent locataire, qui nous précédait à travers les chambres et dans les allées d’un grand jardin mal entretenu, y traînant ses pantoufles de cuir, ce petit pavillon construit en tuffeau, que le soleil avait doré, possédait les mérites de la vieille architecture paysanne en Touraine : une espèce de dignité sans recherche, une harmonie de proportions dont nos bâtisseurs modernes ont perdu le secret. Il était assez loin du village pour qu’on s’y trouvât en pleine campagne, assez près toutefois pour que les ravitaillements demeurassent aisés. La pelouse ensauvagée n’avait besoin que d’un coup de faux ; quelques pieds de géraniums et d’hortensias rendraient toute leur grâce aux parterres arides. Enfin, les ombrages de ces vieux arbres étaient profonds, aimables, pacifiques. Marie-Thérèse, qui, dès qu’elle respire l’air de la campagne, se croit capable de devenir une vraie campagnarde, s’empressa de s’informer :
— Il y a un potager ?
— Un verger seulement, après le jardin anglais, dit l’ancien locataire, toujours placide. Il est planté de cerisiers et descend en pente vers le marais. C’est un joli endroit, un très joli endroit.
Et il nous y conduisit, à petits pas, se retournant parfois pour nous dévisager, tout naturellement, de ses yeux clairs dont le regard avait quelque chose d’acide et de coupant. Un trousseau de clefs cliquetait dans sa main.
Sous les cerisiers en fleurs, l’herbe était restée drue, fine et courte. La sève du printemps revenue la teignait d’un vert tendre et joyeux. Et puis, au delà d’une muraille brodée de lierre, le sol dévalait, couvert de genêts en fleurs, jusqu’à des saules bas, boules d’argent bleui qui moutonnaient sur la terre spongieuse. Pas un homme, de ce côté, pas une maison : une immensité silencieuse, sauvage et solitaire, que semblait regarder, du sommet du plus grand des cerisiers, un épouvantail habillé en femme, grotesque et ridiculement ressemblant, si je puis dire, coiffé d’un chapeau de jardin d’où pendaient encore quelques fleurs déteintes, voilé d’un crêpe très épais, vêtu d’un corsage rouge et d’une jupe rouge qui laissaient deviner des jambes chaussées de bottines et de bas. Et dans un de ses espèces de moignons, gantés de grosse peau noire, la figure patibulaire tenait une sorte de martinet dont les lanières s’agitaient au vent.