— Excommunicatio gravis. Oh ! mademoiselle, excommunicatio gravis !

Jacques s’était réfugié derrière la table aux surplis. Mais Emmeline, redressée, tint tête à l’orage. Elle frappa sur les deux tomes du Père Bougeant.

— Un sacrilège ? Ah ! monsieur le curé : vous vous trompez : dans quel texte avez-vous lu que la sacristie était consacrée ?

L’abbé reçut un choc. C’était vrai : une sacristie n’est pas consacrée. Il était vaincu sur son propre terrain, s’était trompé dans l’appréciation de la faute. Sa confusion lui fit une seconde baisser la tête, et ce fut comme un vol de moineaux. Quand il la releva, la sacristie était vide. Il s’en alla plein d’horreur pour le péché, mais encore plus humilié de sa défaite.

LES OMBRES REVIENNENT

Le docteur Margis achevait de relire l’épreuve d’une affiche copieuse, imprimée en caractères romains sur format grand colombier : « Électeurs ! Pour la première fois je me présente à vos suffrages… » Oui, ça pouvait marcher, il était content de sa prose. Même, cédant à une impulsion d’orgueil innocemment puéril, il s’en fut coller l’affiche, de quatre pains à cacheter pris sur la table, au beau milieu d’une des murailles de son cabinet ; reculant de quelques pas, il la considéra d’un air satisfait. Certaines phrases lui en parurent particulièrement ressortir ; il en était très fier : « Toute une vie de dévouement passée parmi vous… Le souvenir de celui qui n’est plus, et que je m’efforce de remplacer… Une famille issue de ce sol, et qui ne l’a jamais quitté : c’est vraiment l’un des vôtres que vous enverrez siéger au Parlement. » Tout cela était un peu gros, un peu gonflé, ainsi que l’exigent les lois de l’optique électorale, mais c’était la vérité !

Il se vit revenant à la mort de son père, le premier docteur Margis, dans ce canton montagneux, prenant la place du disparu, donnant, presque toujours gratuitement, des soins aux mêmes familles que visitait celui-ci. Et l’on semblait trouver tout naturel qu’il ne se fît point payer ; c’était, pour ainsi dire, comme s’il n’eût fait qu’acquitter une dette : habitude sans doute qu’avait laissé s’enraciner l’ancien docteur Margis. Il avait gardé de son père le souvenir d’un homme silencieux dont la bouche, presque toujours ironiquement serrée, ne s’ouvrait que pour proférer des aphorismes rudes et cyniques — mais qui l’aimait tant ! Quand, aux vacances, le vieux voyait arriver son fils, il courait à lui comme une louve qui n’a qu’un petit, et le retrouve. Ce devait être un homme très bon, malgré les apparences.

… Mariette, la servante, frappa dans ce moment, contre sa porte, trois coups trop retentissants. Mariette, qui était sourde-muette, ne savait pas mettre de mesure dans sa façon d’annoncer les gens… N’était-ce pas singulier, en y réfléchissant, que dans tout le pays son père n’eût jamais pu trouver pour tenir sa maison que cette infirme presque idiote, aujourd’hui toute vieille et chenue ? Mais sans doute, à cette époque, les paysans étaient superstitieux : ils avaient peur du médecin comme d’un sorcier.

— Quelqu’un qui me demande ? fit-il avec un signe qui expliquait sa question.

Elle fit « oui » de la tête et s’effaça pour laisser entrer Mabru. Mabru, le marchand de biens, président du comité qui patronnait son adversaire ! Le docteur Margis eut peine à réprimer un geste d’étonnement. Et l’affiche, qui était toujours là, étalée sur le mur ! Il aurait souhaité avoir le temps de l’enlever ou de la couvrir : il fut saisi de cette sorte de singulière pudeur que connaissent même les écrivains de profession, qui savent que leur œuvre est faite pour être montrée à tous, non pas à un seul, et malveillant.