— Prescription ! interrompit Margis.

Ce terme de droit criminel, qui tombait brusquement, lui inspirait plus de colère que d’inquiétude. Qu’est-ce que toute sa vie honnête et droite, ou celle des siens, avait à faire avec la prescription ?

— Y a prescription, et vot’ père est mort, continua Mabru, mais au point de vue électoral ça n’y fait rien, c’est toujours aussi bon, ça fait l’ même effet, un effet sûr.

Il alla vers la fenêtre, encadrée de clématites. Elle ouvrait sur un jardin dont les vieux arbres, plus haut que la maison, buvaient l’air par toutes leurs feuilles jeunes, gonflées de la sève d’avril. Une allée, partant de l’embrasure même de cette fenêtre, aboutissait à une porte basse, à claire-voie, qui donnait sur la route.

— J’ la r’connais, cette fenêtre, allez, j’ la r’connais, dit-il. Défunt, mon père m’ l’a bien souvent montrée. Et j’ sais la date, j’ai des raisons pour ça, qu’il a vu c’ qu’il a vu : c’était en 1855, la nuit que j’ suis né. T’nez, docteur, si j’avais pas été mis au monde à c’ jour-là, on n’aurait jamais rien su, jamais ; vous pourriez vous présenter, et ça s’rait p’t’-être une défaite, dans quinze jours, pour mon comité.

— Allons, dit Margis en haussant les épaules, finissez !

— Oh ! ça s’ra bientôt fini. Quoique, j’ vous répète, ça m’ fait peine d’ vous raconter ça. Si vous aviez pu vivre sans savoir, ça aurait mieux valu, bien mieux… Voyons, vous r’tirez-vous ? Un bon mouvement !

— Non ! dit Margis.

— Alors, j’y vas : c’est bien d’ vot’ faute. J’ vous disais donc qu’ cette nuit-là, j’ voulais naître. Vot’ père, qu’était tout neuf médecin dans l’ pays, n’avait pas grande clientèle, il crevait d’ faim. On s’ méfiait d’ lui, y en avait un aut’ plus vieux qu’avait la confiance. Si vous avez du bien maintenant, c’est à cause de votre oncle, c’lui qui prêtait, le riche, Pisse-Argent, comme on l’appelait.

Margis fit un mouvement.