Abraham Plattner fut une seconde fois condamné à mort, continua John Barnard Ashleigh, bien que son avocat eût soutenu éloquemment, en sa faveur, une thèse fort subtile, dont la spéciosité faillit un instant ébranler la conviction du jury :

« Mon client, dit-il, devait être pendu pour avoir commis seize meurtres. Ce verdict ayant été cassé, il ne se présente plus devant vous que présumé coupable de huit, les autres victimes devant être portées au compte d’une certaine Daisy Beaumont, qu’il avoue volontiers avoir fort proprement étranglée, puis incinérée. Mais, ce faisant, il n’a fait que devancer l’œuvre de la justice, qui n’eût certes pas laissé vivre cette criminelle. Il n’a donc plus à répondre que de sept assassinats. Well, chers citoyens et honorables jurés de cette ville d’Hootanooga, je livre ce problème angoissant à vos consciences : un homme a été à tort condamné à la pendaison pour avoir envoyé seize personnes devant leur juge naturel. Il est à cette heure reconnu, de la façon la plus incontestable, qu’il n’a pris cette liberté qu’à l’égard de huit d’entre elles, dont l’une avait mérité son sort. Reste sept. Peut-on légitimement lui appliquer la même peine, alors qu’il n’est pas même à moitié aussi coupable qu’on l’avait cru d’abord ? Il semble bien clair, Messieurs, si l’on s’en tient aux règles de la plus élémentaire arithmétique, qu’on n’a le droit de livrer au bourreau que la moitié de William Plattner, moins un huitième. »

Un argument d’une logique si vigoureuse eût, je crois, troublé des jurés français. Les nôtres, par malheur pour Plattner, sont plus enclins à suivre les impulsions de leurs sentiments, qu’ils appellent le sens commun, que les déductions de la raison pure et de la mathématique : le second verdict, ainsi que je viens de vous le dire, confirma le premier.

Voilà pourquoi, dès les premières lueurs de l’aube, un beau matin, le condamné vit entrer dans sa cellule, avec son avocat, le chapelain et le directeur de la prison, l’attorney général, le chef du jury, et différentes autres personnes. On lui annonça que, son dernier jour étant arrivé, il n’avait plus, tout juste, que le temps nécessaire pour recommander son âme au Seigneur. Plattner accueillit cette nouvelle avec humilité, contrition, mais aussi un sang-froid singulier.

— Je suis prêt ! dit-il. Un homme craignant Dieu, quelles que soient ses fautes, doit toujours se tenir prêt à comparaître devant le tribunal suprême… Mais je demande à faire des révélations !

— Comment, des révélations ? fit l’attorney général.

— Vous avez l’air de ne pas me comprendre : cela est indigne de votre science judiciaire ! Je dis : des révélations… Car vous ne savez absolument rien de mon affaire, en somme. J’ai été condamné sur des présomptions, non sur des preuves. Ce sont ces preuves que je consens à vous fournir, et c’est votre devoir de m’entendre : car, tant que vous ne les posséderez point, avouez qu’il vous restera toujours, monsieur le chef du jury, à vous et à vos collègues, un doute angoissant. Avouez que, de votre côté, monsieur l’attorney général, il ne vous sera point indifférent de savoir si, oui ou non, il est possible d’obtenir l’incinération d’une personne entière à la flamme d’un simple fourneau de cuisine. C’est un point sur lequel la médecine légale n’est point encore fixée, et que les rapports des experts sont loin d’avoir éclairci. Enfin, avouez-le aussi : vous vous devez au public ! Et le public est plus anxieux encore de savoir comment j’ai fait, que d’être sûr, simplement et judiciairement sûr, que j’ai fait !

On dut lui accorder qu’il avait raison : son droit à s’expliquer sur le pourquoi et le comment de ses crimes était de la plus absolue certitude, et confirmé par tous les précédents.

— En avez-vous pour longtemps ? demanda seulement l’attorney général, de mauvaise grâce.

— Je n’en sais rien, monsieur ! répondit Plattner d’un ton choqué. Cela dépendra de la précision de ma mémoire, affaiblie par une longue détention, de l’aide du Seigneur, et des forces de ma misérable guenille humaine. Mais vous n’avez pas le droit de mettre en doute ma bonne volonté… Le greffier est-il présent ?