Le gentleman avait un air d’extase, et cependant je ne sentais pas le sel de son histoire.
— Vous ne comprenez pas ? dit-il alors, enchanté. Vous ne comprenez pas ? J’avais été trouver Joë Milton avant le match, et je lui avais dit : « Vous croyez que ce Japonais ne vous fera rien, parce qu’il l’a promis. Mais c’est une erreur ; il est très perfide, comme tous les Japonais, et à la fin du quatrième round, il compte vous exterminer. » Alors il avait pris les devants, bien entendu, mon Joë Milton. L’autre ne se doutait de rien ; vous-même vous vous seriez mieux défendu : vous auriez au moins fichu le camp. Mais lui, comme ça, il a tout reçu dans le chou !
Depuis que le gentleman m’a raconté ça, je ne vais plus aux matches de boxe.
MOUSTACHE
« Il ne faut pas rire, dit Belleuse, ce n’est pas matière à rire. D’abord, c’est insulter nos ancêtres. Songez qu’ils ont tous cru et toujours cru, nos pères, ceux de la nuit des temps, ceux qui chassaient des monstres aujourd’hui disparus avec des armes de pierre, au retour des morts, à l’ombre des morts, à l’esprit invisible et pernicieux des morts. Il nous en reste quelque chose, au fond de nous-mêmes : nous avons peur, et si nous rions c’est par bravade, pure bravade.
— Bah ! répondit Nangis, le sculpteur qui ressemble, avec son crâne chauve et l’éventail de sa barbe rousse, à un moine défroqué, il n’y a rien, absolument rien ! De toutes les histoires qu’on raconte, il n’en est pas une, pas une seule, qui puisse être rigoureusement contrôlée, ou qui ne puisse s’expliquer par un phénomène bien simple, bien banal, bien ordinaire, ou par une mystification. Nous n’avons pas peur ! Au contraire, comme les enfants, nous voudrions croire, pour avoir un peu peur. Ça nous rajeunirait… Toi-même, Belleuse, as-tu quelque chose à dire, as-tu jamais vu quelque chose ?
— Non, répondit Belleuse.
— Tu vois bien !
— Je n’ai rien vu, mais j’aurais mieux aimé avoir vu. J’aurais été plus rassuré… Il y a dix ans de ça, et c’était à une lieue des fortifications, à Clamart, figurez-vous, tout simplement à Clamart, au pied de la redoute à deux cents mètres de la ligne du chemin de fer. Il y avait là, — j’ignore si on l’a démolie pour y construire des maisonnettes à bon marché : c’est bien probable, mais je n’en sais rien ; je ne suis jamais retourné de ce côté-là, c’est plus fort que moi, — il y avait là une vieille et grande maison bâtie vers la fin du dix-huitième siècle, en plâtre et en moellons, avec un attique en triangle, troué d’un œil-de-bœuf, et des guirlandes de stuc au-dessus des fenêtres. Et elle était entourée d’un beau jardin devenu tout sauvage, où l’on pouvait pénétrer comme dans un moulin, car la muraille de clôture, crénelée pendant le siège de Paris, était tout effondrée. Par endroits, on avait essayé d’aveugler les brèches avec des palissades en planches, mais ces palissades mêmes pourrissaient de vétusté. Un bel endroit, pour un peintre, n’est-ce pas ? Un jour, je ne luttai plus contre la tentation. Je mis mon chevalet sur mon dos, gardai ma boîte à couleurs en bandoulière et sautai le mur. Moustache, mon bon chien Moustache, une espèce de barbet noir très intelligent et toujours paisible, prit son élan et me suivit. Tout de suite, j’eus de l’herbe à la hauteur des yeux : une herbe folle, une herbe d’été, sommée de longs épis barbelés, déjà tout jaunes. Moustache y fit quelques bonds délirants, parce que, comme tous les chiens, qui ne sont civilisés qu’en apparence, ça l’amusait, ce retour à la nature, avec ses odeurs qu’il reconnaissait sans les avoir jamais senties. Mais bientôt il devint sage, singulièrement sage, et se contenta de marcher derrière moi. Sans doute, ça le fatiguait d’avoir à creuser son propre tunnel dans cette brousse.