Le colonel, se baissant sur l’encolure de sa bête, leva la jambe droite pour sauter à terre. Alors il sentit, avec le commencement de raideur imposé par les années, la cruelle contraction de ses muscles froissés. Ses traits nets et volontaires se tirèrent. Il eut, un instant, cette impression pénible des hommes fiers d’être restés alertes après la quarantaine, et qui sentent pourtant, à de certaines minutes et à certains indices, que l’énergie de leur jeunesse ne durera pas toujours. Et ce fut juste à cet instant, par malencontre, que le lieutenant Birot dit à son chef :

— Mme de Toussuges m’a prié de vous dire qu’elle comptait que vous lui feriez le plaisir de dîner au château.

— Zut ! cria le colonel Hersac. Zut ! Vous entendez ? Et lui faire une visite, n’est-ce pas, avant le dîner, à la dame du château, la visite d’usage : non ! Je vais dormir, sapristi, je vais dormir, tant que je pourrai. Et puis, j’irai dîner à l’auberge. Et après, je retournerai dormir, dormir encore !

— Mais, mon colonel…

— Allez-y, vous ! Excusez-moi. Dites… dites ce que vous voudrez. Dites que je suis sourd, par exemple, sourd comme une pioche, sourd à ne pas entendre le canon, et que ça m’empêche d’aller dans le monde, que j’y ai l’air trop idiot. Je vous autorise à lui dire ça, à la dame du château, que j’ai l’air trop idiot !

Le lieutenant avait le respect des ordres donnés. Il fit la commission, très ponctuellement, bien que dans des termes adoucis. Mme de Toussuges accepta ces explications de la meilleure grâce du monde.

Une heure plus tard, le colonel Hersac, qui s’était jeté sur un canapé, fut fort étonné de se réveiller parfaitement dispos. Il en éprouva quelque vanité. Son ordonnance lui avait tiré ses bottes, la circulation s’était rétablie, un sang plus frais et comme rajeuni coulait dans ses veines. Une aspersion d’eau froide, la joie de patauger quelques instants pieds nus dans la cuve de zinc qu’il trouva dans le cabinet de toilette, ajoutèrent encore à ce sentiment de plénitude et d’allégresse. Au-dessus des deux portes qui s’ouvraient dans sa chambre, un émule de Boucher, sans doute ce Pérot qui a laissé sur les panneaux des « petites maisons » du dix-huitième siècle tant de preuves de son talent doux et voluptueux, avait agréablement retracé l’épisode mythologique des noces de Thétis ; et le beau corps de la déesse, s’élevant du sein de l’onde dans une conque marine traînée par des tritons musculeux, semblait une grande fleur rose sortant d’un vase de cristal verdi.

Le colonel Hersac se piquait d’aimer cet art subtil. Il était peut-être, comme beaucoup de gens, moins sensible à son ingénieuse élégance, qu’enclin à exprimer en phrases abondantes des idées sur l’histoire de cet art ; et il avait, tout prêt, un développement sur Dendrillon, Tremblin, Pierre Hallé, Gillot, Bachelier, décorateurs, sculpteurs, ciseleurs raffinés, dignes de garder une petite part de la gloire qu’on accorde aux Caffieri, aux Desportes, aux Oudry. Il méditait d’y joindre d’autres développements, même patriotiques. Et je vous le dis sans railler ; car, en vérité, qu’un soldat espère pour son pays, sur les champs de bataille, la même supériorité qu’Huet et Boucher lui donnèrent dans la peinture délicate des plaisirs, il est possible que ce soit naïf, mais aussi cela est beau et touchant. Dans ce besoin d’expansion, le colonel Hersac se rappela qu’il devait une visite à la châtelaine de Toussuges, et ne se rappela rien autre. Il se croyait seulement certain de trouver en elle une personne susceptible d’apprécier la profondeur et la diversité de ses vues. Il se mit en grande tenue, brossa ses cheveux encore drus, sa grosse moustache rousse, descendit un étage et se fit annoncer.

— Ah ! mon Dieu ! dit la bonne Mme de Toussuges, le pauvre homme ! Il n’a pas osé, malgré son infirmité, s’épargner cette corvée. Comme il doit souffrir !

Elle était d’esprit charitable. Elle se promit d’abréger une cérémonie qui devait paraître infiniment pénible au colonel. Elle pensa enfin que ses propres ressources de conversation étaient nécessaires pour atténuer le ridicule d’une scène embarrassante. Et sans hésiter, tout uniment, d’une voix perçante, elle exprima toute l’obligation qu’elle avait d’une telle visite à un officier supérieur que d’autres soins devaient occuper, et qui n’avait besoin d’autre excuse pour ne pas accepter la place qu’elle eût été si heureuse de lui offrir à sa table.