Et le lendemain, vers midi, Plattner aborda, avec la plus louable franchise, le sujet de ses relations avec sa première victime, Mrs. Fletcher. On respira. Il tint à donner les dernières précisions, il réclama son calepin pour y retrouver certaines indications qui échappaient à ses souvenirs. A mesure que ceux-ci lui revenaient, les larmes coulaient sur son visage.
— Excusez-moi, fit-il, je me sens mal. Qu’on aille chercher un médecin.
Le docteur Haberstein, Américain-Allemand d’origine israélite, déclara qu’en son âme et conscience Plattner ne pourrait résister indéfiniment à la pénible tension qui s’imposait, ce qui était marqué par les désordres visibles de son système circulatoire et la diminution de sa pression artérielle. Il recommanda — de quoi sa qualité d’homme de l’art faisait un ordre — de ne le point laisser déposer plus de trois heures par jour. De plus il ordonna un régime reconstituant, et même un peu d’alcool, interdit à tous par les lois sévères de l’Union, sauf aux malades.
Quelques bouteilles de spirits, venant de l’officine d’un pharmacien, furent donc introduites dans la prison. Fort généreusement Plattner en offrait chaque jour un verre à ses auditeurs : la sympathie qu’on commençait d’éprouver pour lui n’en diminua pas.
Le vingt-neuvième jour depuis la date qui aurait dû être celle de son exécution, il avait entièrement, et avec une admirable probité, achevé le récit du premier de ses crimes. Il n’avait rien caché, il avait dévoilé jusqu’aux moindres détails, et même demandé le concours d’un architecte pour établir avec lui les plans, en coupe et élévation, du dispositif ingénieux qu’il avait imaginé pour l’incinération de ses victimes. Le public était tenu, jour par jour, au courant de sa confession. Il s’y intéressait ardemment. La publication de ces sortes de mémoires rapporta des sommes considérables, et le revenu des droits d’auteur fut partagé, ainsi qu’il se devait, entre Plattner et le greffier. Plattner utilisa la part qui lui en revenait dans des spéculations avantageuses, et sa femme put acheter, sur ses conseils, une fort belle villa, qui prit le nom d’Æternitas.
Au bout de cinq mois, Plattner n’était encore parvenu qu’au récit de ses relations avec sa cinquième victime. Mais personne, en Amérique, ne s’en plaignait, excepté les romanciers de profession, privés de ressources par l’arrêt complet de la vente de leurs ouvrages en librairie. Même la traduction du Bâtard de Gambetta, le dernier roman d’aventures de M. Pierre Benoit, s’était immobilisée contre toute attente aux environs du 250e mille. Mais, en même temps, Plattner s’occupait de désintéresser largement, sur ses bénéfices, les héritiers des dames qu’il avait supprimées, faisant savoir que tout serait intégralement remboursé si on lui donnait le temps de poursuivre ses passionnants mémoires. Tout le monde lui donnait raison.
La sixième des victimes attribuées à Plattner était la plus jeune : miss Onofria Garvin, âgée de vingt-deux ans. Quelle ne fut pas la stupéfaction de ses auditeurs ordinaires, et du greffier lui-même, devenu son collaborateur, quand ils l’entendirent déclarer :
— Pour celle-là, je n’ai rien à dire… Je ne l’ai jamais ni assassinée, ni incinérée par conséquent. Elle m’a quitté, véritablement quitté ! Elle a disparu. Je le regrette encore plus que vous.
— Allons, Plattner, vous plaisantez, lui représenta l’attorney général, scandalisé.
— J’ai avoué les cinq premières, j’avouerais tout aussi bien celle-là, comme je suis prêt à avouer les deux dernières… Mais, cette miss Garvin, en toute sincérité, j’ignore ce qu’elle est devenue.