— C’est une idée qui m’a poursuivie tant que cette chienne a vécu, dit Mme Lestrange. Mais mon mari ne veut pas l’admettre. Vous l’avez entendu, il croit que personne n’a d’âme…

LA CHOULETTE

De loin, les sacs de pommes de terre, à demi remplis, avaient l’air de ridicules nains gris, tout contrefaits, et les récolteuses, penchées vers le sol, une houe au manche court dans les deux mains, la tête presque entre les jambes, la croupe en l’air dans des cottes terreuses, ne dépassaient pas leur niveau : pas plus que les enfants qui, derrière elles, ramassaient les tubercules, pour les jeter dans ces sacs. Seul, maît’ Brétin restait debout au centre du champ bouleversé. Ce n’était point qu’il boudât l’ouvrage, mais une longue expérience lui avait appris que, plutôt que de mettre la main à la pâte, il vaut mieux garder l’œil ouvert, du haut de sa taille, sur toutes les mains penchées vers la glèbe : elles ont tôt fait de vous escamoter un décalitre.

C’est comme ça qu’il vit que la Choulette, depuis cinq bonnes minutes, n’en fichait plus une secousse. Appuyée sur le manche de son outil, elle essayait de se redresser, sournoisement, et faisait la bouche de quelqu’un qui a mal au cœur. Maît’ Brétin lui cria :

— Dis donc, toi, c’est-il qu’ tu aimerais mieux t’ mett’ sur l’ dos ? T’as plus d’habitude !

Les autres récolteuses rigolèrent. Pour sûr, il fallait qu’on fût pressé de rentrer les patates, pour être allé recruter cette traînée. Depuis le matin, aussi, personne ne lui avait parlé. C’était comme si on ne la voyait pas. Mais la Choulette, au lieu d’obéir, lâcha sa houe et se leva tout à fait, mettant la main sur son ventre. De petites gouttes de sueur froide perlaient autour de ses yeux stupides et douloureux ; c’était comme si une nichée de rats lui eussent grigné les entrailles. Elle dit :

— J’ peux pus ! J’ peux pus continuer, maît’ Brétin. Y a qu’ dix jours que j’ai accouché.

Alors celles qui l’entouraient ricanèrent plus haut, impitoyables. Le vrai métier de la Choulette, c’était la prostitution, l’effroyable prostitution campagnarde, qui n’est exercée que par des filles laides et presque infirmes d’esprit. Car les autres vont à la ville ou trouvent à s’embaucher comme servantes chez un veuf, un célibataire salace. Mais celles qui sont disgraciées comme la Choulette, roulent au plus profond des abîmes de la misère, jusqu’aux confins de l’animalité. Et elles se donnent comme il y a des hommes qui tuent, pour manger.

— C’est bon, conclut maît’ Brétin : si tu n’es même pas bonne à ramasser des pommes de terre, fous le camp, j’ te r’tiens pas.

Pourtant elle ne s’en allait pas encore.