— Donnez-moi mes quinze sous, not’ maît’; j’ai fait ma demi-journée.
C’était juste, tout de même. Le fermier mit la main à sa poche. Puis tout à coup, se ravisant, il l’allongea le long de la cuisse droite, puis de la cuisse gauche de la brute au regard morne qui attendait de lui son pain. Elle ne savait pas ce que c’est que la pudeur, ni même l’outrage. Pourquoi essaya-t-elle de s’écarter, de se défendre ? Le fermier s’amusa.
— Attends un peu voir ! fit-il.
Troussant la guenille décolorée qui servait de jupe à la Choulette, il montra une espèce de besace qui pendait jusqu’au genou, retenue à la ceinture par des cordons, et l’ouvrit.
— Une, deux, trois, quatre…
Il compta ainsi jusqu’à treize, et treize pommes de terre s’aplatirent sur le sol : la petite récolte sauvée par la Choulette pour son usage personnel.
— On a beau regarder, continua-t-il ; les plus bêtes sont malignes, quand c’est pour voler.
Puis il prononça, comme un juge :
— Il y en a ben pour deux sous… Quoi c’est qu’ tu choisis : treize sous avec les patates, ou tes quinze sous, sans rien de plus ?
La Choulette, sans rien répondre, reprit les pommes de terre et reçut treize sous. Puis elle s’éloigna, la bouche amère, tenant toujours à deux mains son ventre lacéré. Ses deux aînés, Julot et Lalie, qui l’avaient accompagnée pour « ramasser » firent mine de la suivre. Mais elle les traita de feignants. Ça n’était pas eux, hein, qui avaient la colique. Et dix sous par jour et par ramasseur, ça faisait vingt sous.