— Mais je ne demande pas mieux, moi ! fit Émilien. Tu peux rester, rester tant que tu voudras. Mais tout de bon, alors !

— Eh bien, oui, tout de bon ! Pour… pour tout de bon… Mais à une condition.

— Ah !… Laquelle encore, à la fin !

— Sans maman ! exigea Émilienne.

LE TESTAMENT

La chaleur de cette fin de journée était accablante et le pavé, sur cette route de banlieue parisienne, était rude, raboteux, inégal, douloureux aux reins sous les pneumatiques. Je descendis de ma bicyclette en continuant à la guider par la figure, et puis m’arrêtai en m’essuyant le front.

En face de moi, c’était l’hospice d’Ivry, avec le long portique vitré où se promènent les vieillards assistés les jours de froidure ou de pluie. Mais par ce beau temps, trop chaud pour moi, et qui pourtant ne faisait que leur ragaillardir les os et le sang, ils étaient tous dehors, les hommes bien rasés parce que c’était dimanche, les femmes presque coquettes, quand elles pouvaient, et elles faisaient toutes ce qu’elles pouvaient, dans leur uniforme gros bleu. Il y en avait sur la route, qui marchaient lentement, en oisifs ayant du temps à perdre ; d’autres assis sur les bancs de la route, d’autres dans les cabarets, leurs yeux usés, encore clairs et riants : sexes mêlés, jouant presque à l’amour ; mais beaucoup plus encore avaient gagné les aubettes et les jardins qu’ils se sont construits sur les pentes du coteau de Bicêtre, qui commence à monter de l’autre côté du chemin. Ils contemplaient des salades, des pois ramés, quelques fleurs même ; et l’orgueil d’être encore, à cette heure, des propriétaires, se lisait dans la paix de leur face.

« On leur donne même du tabac ! » dit une voix tout près de mon oreille.

Je tournai la tête. Alors l’homme qui avait prononcé ces paroles baissa la sienne, confus d’avoir ouvert la bouche pour autre chose que demander l’aumône, et je ne vis d’abord que ses souliers crevés, lacés de ficelle, et son pantalon serré d’une corde à la taille, mais surtout, sous une veste humble et sans couleur à force d’usure, le rude pelage tout blanc de sa poitrine, où la sueur essayait de laver la crasse. Il n’avait pas de chemise. Il retira son chapeau, l’avança silencieusement vers moi, et j’y mis deux sous. Mais ce fut ce chapeau qui tout à coup attira mon attention : un de ces chapeaux qui ne sont pas d’ici, de ces feutres noirs qu’on ne vend que dans les campagnes, très loin, sur la frontière de la Bourgogne et du Morvan. L’âge l’avait verdi, la pluie et le vent en avaient rongé et fripé les bords plats et droits, mais j’en distinguais encore la forme. Seulement je n’osais interroger directement. Quelquefois, on n’ose interroger les hommes, on ne sait pas pourquoi.

— Vous venez de loin, comme ça ? demandai-je vaguement.