— Écoutez, fit Estier, écoutez, petite chère !…
Quand il était particulièrement ému d’amour, vis-à-vis de cette femme qu’il aimait à toute heure profondément, il lui disait « vous », au lieu du tutoiement habituel. Mme Estier releva la tête.
— Il y a peut-être quelque chose à faire, dit son mari… Je puis renoncer à ma suppléance à l’École d’anthropologie et prendre une chaire d’histoire naturelle dans un lycée.
— Quitter l’enseignement supérieur ! fit Mme Estier, violemment.
Elle avait mis dans ce cri un incroyable orgueil, sa résolution de ne jamais nuire, quoi qu’il pût arriver, à la carrière de son mari, et aussi sa conviction arrêtée, héréditaire et conjugale de fille et de femme d’universitaire, que reprendre rang dans l’enseignement secondaire, c’est déchoir. Oui, on mourait de faim : oui, on n’arrivait pas à joindre les deux bouts : mais cinq ou six personnes, en Europe, en Amérique, au Japon même, savaient votre nom. On faisait cette chose magnifique et glorieuse qui s’appelle « des travaux personnels », et, plus tard — eh bien, plus tard, ce serait peut-être l’Institut !
— Tu ne gagnerais pas plus dans un lycée, dit-elle.
— C’est vrai, fit Estier. Mais je pourrais donner des répétitions.
Il est convenu, par une entente tacite, et sans qu’aucun texte l’ait jamais imposé, que les maîtres de l’enseignement supérieur ne doivent pas donner de répétitions. Cela est considéré comme incompatible avec leur dignité.
— Tu donnerais des répétitions, dit sa femme, et tu n’aurais plus le temps de travailler pour toi : jamais ! Tu sais bien que c’est à ça que veut t’acculer Aumont, le directeur de l’École, Aumont qui te déteste. Non ! Il y a autre chose…
— Quoi ? demanda Estier.