Il le savait très bien, que Mme Estier ne venait pas faire une visite ordinaire de convenance, une visite de femme à femme ; il n’avait aucun doute sur l’objet de sa démarche. Mais il éprouvait une joie sournoise à l’en écarter, à lui rendre l’aveu plus difficile, à la fatiguer, à la désespérer en parlant d’autre chose. Mme Estier se révolta :

— Je venais vous parler de la candidature de mon mari ! prononça-t-elle, nettement.

— Ah ! fit Aumont, chère madame, quel dévouement ! quel bonheur pour M. Estier de posséder une femme telle que vous. Mais je suis très heureux, très heureux vraiment, que ce soit cela qui nous donne le plaisir de vous voir. Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse discuter aussi agréablement les titres des candidats. Ainsi, par exemple, le mémoire de votre mari sur les sphéroïdes calcaires du moustérien de la Quina ! J’estime que ses conclusions sont peut-être un peu hardies, un peu aventurées ; j’aurais peut-être à vous présenter certaines objections, à faire certaines réserves…

Durant un quart d’heure, cruellement, sans qu’elle pût rien répondre à un déluge de vocables barbares, il rongea d’ironies, il détruisit comme un chat qui se fait les griffes sur la soie d’un coussin, les travaux d’Estier. La pauvre femme sentait les larmes lui venir aux yeux, et elle se disait : « Il ne faut pas que je pleure, il ne faut pas que je pleure, il ne faut pas qu’il ait la joie de voir que je pleure ! »

Elle n’y serait pas parvenue si Mme Aumont, à son tour, n’était arrivée, sèche et délicieuse :

— Chère madame, quelle surprise ! M. Estier ne vous accompagne pas ?

Les femmes, malgré tout leur courage, tout leur sang-froid, toute leur intelligence, ne peuvent et ne savent se battre que contre les femmes. Mme Estier se retrouva forte. Elle savait maintenant ce qu’elle avait à dire : « M. Estier avait tant à faire ! Il avait une correspondance si nombreuse, l’estime où on le tenait lui attirait tant de demandes de renseignements ! » Et elle ne citait que des noms d’hommes qui méprisaient Aumont, qui n’avaient jamais eu pour lui que l’attitude d’une froide critique, ou affectaient de passer ses écrits sous silence. Quand elle prit congé, elle était transportée de rage, ivre de désespoir, et superbe.

Elle avait prévenu Lamy de la démarche qu’elle comptait faire. Il l’attendait chez elle.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— Tout est perdu ! dit Mme Estier.