Elle lui conta sa visite.
— Hélas ! ma pauvre petite, répondit-il, c’est ce que je craignais !
La discussion des titres eut lieu, devant l’assemblée des professeurs. Lamy défendit ceux d’Estier avec une énergie agressive, comme un homme qui n’attend plus rien, mais qui veut tout dire. « Il nuit à son candidat ! » songeaient ses collègues, lâchement. Ils eurent un frisson de surprise quand Aumont déclara, d’une petite voix claire :
— Messieurs, je ne vois aucun motif de ne pas me rallier à l’opinion de M. Lamy.
Estier était nommé chef du laboratoire ! Lamy en frémissait d’étonnement et de plaisir. Comme il allait être content, le petit ménage : l’avenir assuré, la possibilité de faire des disciples, d’instituer une méthode de recherches originales, la carrière déblayée, enfin ! Il aperçut Aumont qui mettait son pardessus, les lèvres serrées, le front barré d’une ride qui grimaçait. Il courut à lui.
— C’est bien, ce que vous avez fait là, Aumont, lui dit-il, de tout son cœur. Je sais, oui ! je sais que vous n’avez pas de sympathie pour Estier. Et vous avez fait taire vos sentiments personnels, vous l’avez désigné, malgré tout ! Vous êtes un homme juste. Eh bien, je puis tout vous dire, aujourd’hui. Il me semble que vous comprendrez, maintenant : il n’y avait pas seulement le mérite d’Estier à faire entrer dans la balance ; si vous saviez comme il avait besoin de ses deux mille francs !
— Mon cher ami, répondit Aumont avec un petit rire sec, dans un an, Estier aura pris l’habitude de les dépenser. Et alors, alors… je donnerai sa place à un autre !
UN VRAI PÊCHEUR
Quand M. Denot eut passé quelques jours à Ker-ar-Chad, sur les côtes de Bretagne, en compagnie de sa femme, de son beau-père, de sa belle-mère, et de tous les autres enfants de sa belle famille, ce fut avec une vraie joie qu’il se découvrit une durable passion pour la pêche : car jusque-là il s’était ennuyé. La villa qu’il habitait était somptueuse. Je veux dire qu’elle réunissait tous les anachronismes nécessaires pour être remarquée. Elle avait extérieurement l’air d’un château-fort et intérieurement d’une exposition de meubles moyen âge ; deux automobiles dormaient dans son garage ogival, et le plafond du grand hall, soutenu par des étriers de bois fort, exactement copiés dans un ouvrage de Viollet-le-Duc, était éclairé à la lumière électrique. M. Denot était un peintre dont le talent avait donné de grandes espérances, mais il ne travaillait plus depuis son mariage, une espèce de bon sens paresseux, assez fréquent chez les Français, lui inspirant l’horreur de tout effort inutile. Toutefois, comme d’autre part il sentait que sa femme ne l’avait épousé que pour illustrer la fortune bourgeoise et sans éclat de sa propre famille, cette indolence qu’il ne pouvait vaincre le rendait triste et un peu honteux. Il y avait à Ker-ar-Chad un casino, et par conséquent un jeu de petits chevaux : ayant scrupule d’aventurer un argent qui n’était pas le sien, il s’abstint d’y aller. Les personnes que recevait sa femme ne l’intéressaient guère. Et comme il avait l’impression de décevoir les ambitions et les plans de cette épouse ambitieuse, il s’était trouvé, devant les rochers, le ciel, la mer et les baigneurs, de plus en plus mélancolique et désaccordé.