Il ne se livra d’abord à la pêche que pour avoir un prétexte à être seul. Puis insensiblement, il en éprouva d’infinies jouissances, un plaisir si fort et si profond qu’il était aussi difficile à définir que celui qu’inspirent certains accords musicaux.
A la pêche aux chevrettes, il faut pousser à travers les herbes, dans le sens où le flot incline leur chevelure d’un vert qui pâlit vers le blond, un filet qui s’alourdit peu à peu, tout plein d’algues et de cailloux. On entre dans l’eau jusqu’au ventre, et ces herbes, et les petits poissons, les crabes, les chevrettes même, frôlent vos pieds nus de telle sorte qu’on ne sait si ce que l’on ressent c’est de l’inquiétude ou de la volupté. Et quand on redresse le filet, d’un coup de reins, les chevrettes y bondissent, translucides, des gouttelettes claires au bout des antennes. On les saisit ; elles sont dures et piquantes, animées d’une force imprévue qui communique aux doigts un frémissement singulier ; et l’œil s’amuse parfois, en s’effrayant un peu, d’apercevoir, au fond des mailles, des vives hérissées, des vers poilus, miniatures de monstres, ou un coquillage étrange qui projette autour de lui des formes tentaculaires.
Pour relever les lignes de fond, il faut partir à la nuit noire, en canot, vers les trois heures du matin. Les tranquilles petites étoiles ont l’air de rire dans l’air très frais, et la planète Mars est comme une lanterne rouge, très lointaine. Un à un, on soulève les poids de la ligne. Les plies, les limandes, les soles frappent l’eau douloureusement du plat de leur queue, les maquereaux ont l’air d’être en émail, et il y a un poisson, je ne sais lequel, qui gronde quand on le jette au fond du bateau et qu’il agonise. Si la lune brille, elle trace sur la mer une espèce de grande route lumineuse, où le canot semble suspendu, et l’on dirait qu’on fait de la magie au milieu des bêtes sorties des profondeurs, dans le silence pur.
Mais Denot se souvenait surtout d’une autre nuit où il était allé à la pêche aux lançons. Vers l’aube, dans une anse de sable, entre deux blocs de rochers semblables à de grands animaux pétrifiés, il avait entendu le bruit d’une mastication vorace, et la mer, sur quelques brasses carrées, s’agitait d’un grouillement qui faisait presque peur. C’était des crabes, par milliers ; ils commençaient à manger vivants les poissons pris dans les filets de pêcheurs qui s’étaient endormis dans leur barque, harassés de fatigue. On voyait du sang dans l’eau… Denot ayant réveillé les pêcheurs, ceux-ci avaient tenu à lui donner sa part du butin sauvé, comme s’il eût été l’un des leurs, et un vrai marin. Il ne songeait jamais à cela sans une espèce de fierté, un épanouissement du cœur.
C’était tous ces souvenirs qui lui montaient à la mémoire, un matin qu’il revenait de fouiller les herbiers de Kérity. La pêche avait été mauvaise et il rentrait les mains vides. Or, ayant par hasard abaissé les yeux vers une flaque, une simple flaque abritée derrière un galet plus gros que le corps d’un homme, il distingua dans l’eau plate et tranquille une chose qui le fit subitement frémir de joie et de convoitise. Tout d’abord même il n’en crut pas ses regards : un homard, un homard monstrueux, un géant de l’espèce, essayant vainement de se creuser, en attendant le retour du flot, un abri sous le galet. Cette rencontre était d’autant plus inattendue que les homards ont presque disparu de la côte bretonne ; les pêcheurs vont maintenant les chercher jusque dans les eaux du Portugal, et les logent ensuite dans des casiers mouillés devant leurs ports, en attendant le moment de les vendre. Le monstre que Denot venait de découvrir s’était-il échappé d’un de ces casiers ? C’était l’hypothèse la plus vraisemblable. En tout cas il était de bonne prise. La seule difficulté était de s’en rendre maître. Denot le poussa, avec son filet à chevrettes, jusque sous le galet : le homard se laissa faire. Mais d’un seul coup de ses pinces énormes, il trancha les mailles comme avec des ciseaux, retomba dans l’eau, et se mit en posture de défense.
Tout son corps était d’un bleu de Prusse assombri, avec des traînées de petits coquillages sur la carapace, tant il était vieux, tant déjà il avait vécu des saisons nombreuses ! La fureur de la pêche avait jeté Denot à un degré de si grande imprudence qu’il tenta de l’arracher de la flaque avec les mains ; les pinces se rabattirent vers lui avec une telle prestesse, un claquement si sauvage, qu’il fit un bond en arrière. Alors, le homard victorieux rentra sous le galet. On ne voyait plus que son dos bleu, qui semblait vouloir soulever l’énorme bloc pour s’y cacher. Avec le manche de sa pêchette, Denot parvint à le pousser sur le sable ; la bête y apparut seulement plus redoutable, posée de travers, marchant de travers, regardant de travers avec ses deux petites prunelles noires posées sur des antennes flexibles. Denot cependant n’avait plus qu’une idée : « Il faut que je l’aie ! Et si je m’en vais, je perds mon droit, un autre le prendra. »
Il prononça aussi à haute voix, et aussi solennellement que s’il eût déclamé un vers :
— Il a bien quarante centimètres de long !
Le homard, laissé à lui-même, était retourné dans sa flaque, mais il continuait de tenir ses yeux hors de l’eau pour surveiller son ennemi. La plage était déserte. Ce duel farouche n’avait pas de témoins. Denot répéta :
— Il faut que je l’aie !