— Où êtes-vous blessé ?
— Je ne suis pas blessé, répondit Haydar tristement, mais ce conducteur est entré dans le haremlik, et…
Le contrôleur eut quelque peine à comprendre que Haydar appelait haremlik le compartiment, pareil à tous les autres, où se trouvait sa femme. Mais il devina le reste beaucoup plus aisément.
— Si on faisait arrêter le train toutes les fois que ça arrive, dit-il, on n’arriverait jamais !
Et il dressa procès-verbal à l’ancien chef de la septième police. Le soldat serbe riait parce qu’il était tombé du malheur sur un Turc.
Léila pleurait, grasse, blonde et froide. Et Haydar se dit en lui-même :
— S’il en est ainsi déjà quand nous sommes encore si près de Constantinople, que se passera-t-il à Paris ?…
Ce fut de la sorte qu’Allah, dont la justice est lente, mais implacable, acheva de venger son serviteur Nasr’eddine des coups de marteau que le ministre de la septième police lui avait fait appliquer sur les doigts. Mais Nasr’eddine n’en sut jamais rien. Seulement, apprenant qu’Haydar-pacha venait de prendre les routes de l’exil, il s’en fut demander au Jeune-Turc qui déjà l’avait remplacé s’il existait une raison quelconque pour qu’on le retînt, lui pauvre hodja, à Constantinople. Le Jeune-Turc se fit apporter les pièces du procès, puis, ayant médité, décida :
— Nous ne poursuivons pas encore les crimes d’hérésie. Pars donc, tu es libre ; mais dépêche-toi, dans quelques semaines quelque chose me dit que nous serons devenus aussi sévères sur la foi que le Padischah ou davantage : il faut bien faire quelque chose pour le peuple !