Et le lendemain, avec Léila et Kadidjé, il prit l’Express-Orient à la gare de Sirkedji. Il se sentait pleinement heureux, étant sauvé : car il n’avait pas seulement pour fortune les cinq mille pièces d’or enfermées dans les malles de fer grossièrement peintes qui passaient pour appartenir à Kadidjé, la négresse esclave. Les banques des infidèles, depuis longtemps, lui gardaient un autre trésor, et bien plus riche. Sans se faire une image bien nette de l’existence qu’il allait mener dans ces pays d’Occident où il se réfugiait, il demeurait convaincu qu’elle serait plutôt agréable. Les gens de sa race n’ont guère, sauf ce qu’il en faut pour les avarices nécessaires, la faculté de prévoyance. Mais il nourrissait l’idée vague que cette existence devait être pareille à celle qu’il connaissait depuis son enfance, embellie encore par d’autres plaisirs, la plupart immoraux. Il aurait sans doute, comme à Constantinople, une maison au bord de la mer, une autre très vaste, dans un quartier discret, quelque part dans Paris, beaucoup de serviteurs, des femmes, et il entrevoyait la nécessité de racheter quelques eunuques, malgré la dépense. Tout cela faisait partie des jouissances qu’une honnête fortune autorise en Turquie, et il comptait profiter, par surcroît, des complaisances qu’ont si souvent, lui avait-on dit, les femmes des chrétiens, qu’elles soient purement vénales ou simplement curieuses.


Un musulman, une fois qu’il est dans un lieu public, ne doit jamais avoir l’air de regarder sa femme voilée, ni même paraître savoir qu’il possède une femme. Haydar avait retenu un compartiment pour lui, un compartiment pour Léila et son esclave. Il s’installa dans le sien et ce fut alors qu’il connut son premier étonnement, dont ses membres pour ainsi dire, s’aperçurent avant lui-même : les banquettes n’étaient pas assez larges pour s’y accroupir, les jambes croisées ; ainsi pénétra pour la première fois dans son cœur le soupçon inquiet que les pays qu’il lui faudrait désormais habiter ne lui offriraient point tout ce qu’il avait jusque-là possédé. Puis il vit entrer Kadidjé.

Une figure blanche n’a besoin, pour exprimer les sentiments qui l’animent, que de mouvements fort légers. Tout s’y peut lire ; et le principal souci des Européens et des sémites est par conséquent de refréner la mobilité de leurs traits. On a, au contraire, toutes les peines du monde à distinguer quoi que ce soit sur un visage noir. C’est pourquoi les nègres sont obligés de faire des grimaces très larges et des gestes excessifs. Kadidjé montra des yeux révulsés, une lippe monstrueuse, et son ventre même manifestait de l’indignation.

— Il n’y a pas, dit-elle, de haremlik dans cette charrette à fumée. Où veux-tu qu’une musulmane pieuse puisse prendre ici ses repas ? Faudra-t-il rester enfermées trois jours dans la boîte où tu nous as mises ?

Haydar n’avait pas pensé que l’Express-Orient n’a pas été fait, jusqu’à ce jour, pour transporter des musulmanes respectueuses de leurs devoirs. Il donna l’ordre qu’en effet Léila et son esclave fussent servies dans leur compartiment, et elles lui manifestèrent leur mauvaise humeur. Cela rendit Haydar, malgré lui, assez mélancolique. On a beau connaître qu’il faut prendre l’humeur des femmes comme le temps qu’il fait et ne point s’en inquiéter, cela n’empêche pas d’être triste quand il pleut et quand sa femme gronde. Haydar se rendit alors au wagon-restaurant, dans l’intention de boire un café à la turque : et nul ne le salua. Cela n’était pas étonnant, puisque nul ne le connaissait. Mais quand il traversait, jadis, les rues de Stamboul ou du Taxim, chacun savait qu’il était le chef de la septième police, chacun plongeait la tête très bas, ramassant un peu de poussière du doigt et la portant à sa poitrine, à sa bouche et à son front. Il eut l’impression d’être isolé dans un monde nouveau, horriblement brutal, parfaitement ignorant. Son cœur se serra, il comprit l’horreur de l’exil.


Les hommes n’éprouvent vraiment le désir d’être près d’une femme que s’ils ont l’âme troublée : c’est parce qu’ils se souviennent toujours d’avoir été de petits garçons. Haydar sentit brusquement le désir de retrouver Léila. Il rebroussa chemin à travers les couloirs, de son ventre écrasant des ventres, et mécontent parce qu’il ne savait même pas s’il devait s’en excuser. Quand il fut devant le compartiment qu’occupait sa femme, il ouvrit la porte avec une sorte d’empressement avide et douloureux. Il est très difficile d’exprimer décemment ce qu’il aperçut. Un étranger était assis sur la banquette près de Léila, qui avait tiré son voile ainsi qu’il convient. Mais tel était le seul sacrifice qu’elle eût fait à la réserve qui convient aux musulmanes.

Une inspiration irraisonnée saisit Haydar. Il tira sur la sonnette d’alarme et le train s’arrêta. Aussi loin que les yeux pouvaient porter on ne distinguait que des blés verts sur une immensité plate ; mais presque aussitôt on vit accourir, foulant les graminées claires, un soldat serbe à cheval. Il lui avait paru suspect que l’Express-Orient s’arrêtât, sans motif apparent, en pleine campagne.

Le conducteur accourait lui-même à travers les couloirs, et, de chaque wagon, ayant sauté par les portières sur la voie pour gagner plus vite la place où s’était passé le drame, des voyageurs s’empressaient. Le bruit s’était déjà répandu qu’un Vieux-Turc venait d’être assassiné par un fanatique de la liberté. Le conducteur dit à Haydar :