La chamelle se mit à genoux et Nasr’eddine se laissa glisser. D’abord, il porta la main à sa poitrine, à sa bouche et à son front, pour la politesse ; puis il se frotta les deux cuisses, à cause de la fatigue, et ensuite il pensa très fortement à sa femme, parce que c’était son désir. Mais il n’en montra rien, par dignité. Il dit seulement à ses disciples qui étaient venus le saluer :
— Ça va bien, mes enfants, ça va bien. Vous êtes beaux comme la porte de ma maison !
Et ces paroles devaient naturellement lui monter aux lèvres ; car, pour un exilé, il n’y a rien de beau comme la porte de sa maison. Il la reconnaît, elle le reconnaît, elle s’ouvre tout doucement, et derrière il y a l’eau fraîche, derrière il y a le lit, derrière il y a l’amour.
Ainsi avaient changé les sentiments de Nasr’eddine à l’égard de Zéineb, et, sans qu’il en sût rien, les sentiments de Zéineb à l’égard de Nasr’eddine. Nasr’eddine oubliait que douze mois auparavant il se disait chaque soir : « Quelle épouse, quelle épouse ! Le Rétributeur sait ce qu’il fait, mais moi je n’y comprends rien. Pourquoi m’a-t-il donné celle-là et non une autre ? » A cette heure, au contraire, il pensait : « Après tout, c’est mon épouse tout de même. Elle est belle : son corps n’est pas comme son âme. Et qu’est-ce que son âme ? Quelle est la nécessité que ma femme ait une âme ? Je ne connais que la mienne, qui est pleine d’indulgence. L’indulgence est la vertu des saints : il va m’être très doux d’être un saint. » Zéineb, de son côté, gémissait secrètement : « J’ai péché et, s’il connaît mon péché, je devrai quitter cette maison où je régnais. Même, s’il le veut, il peut me faire mourir. Que ce sort est cruel ! Et que ne ferai-je pas pour être pardonnée ! »
Voilà pourquoi elle dit, d’une voix qu’elle n’avait pas eue depuis qu’elle était petite fille, si claire, si tendre, étouffée comme un baiser donné la nuit :
— O mon seigneur, le salut sur toi ! On t’attendait.
Et elle baisa ses pieds, durant que la servante se hâtait, portant l’aiguière pour les ablutions. Nasr’eddine fut tout étonné. Il avait décidé qu’il s’imaginerait être heureux, qu’il s’inventerait son bonheur pour cette nuit de retour. Et qu’importaient les autres nuits ! Il n’y voulait pas songer. « Qu’elle soit silencieuse, se disait-il, silencieuse et obéissante, aujourd’hui. Je lui prêterai des mots, je me persuaderai que mon désir est son désir, que ma joie est sa joie, qu’elle est comme je la souhaite, et non pas Zéineb l’insupportable ! » Or, il n’avait rien à imaginer, il reposait dans de la douceur, il dominait sur de l’obéissance : et cela lui sembla tellement extraordinaire que ses deux sourcils, un instant, furent comme deux sabres courbes au-dessus de son front plissé. Il abaissa les yeux : Ah ! Zéineb avait un peu de peine à rester agenouillée ! Il distingua aussi une cernure douloureuse, une ombre triste, autour de ses paupières, et comme un voile, fait de meurtrissures molles, sur toute sa face. Ces signes, il les connaissait, il n’était plus un adolescent naïf.
Il dit d’une voix qui se dessécha dans sa gorge :
— Depuis quand…
Alors Zéineb, qui tenait toujours l’un des pieds de son époux dans ses deux mains, reposa ce pied sur le sol et s’abattit, ses dents mordant la terre, parce qu’elle croyait que la vérité allait s’élever contre elle. Et cela était si contraire aux habitudes de sa femme, si flatteur pour son orgueil, si voluptueux pour ses sens, si attendrissant pour sa force, que, malgré ce qu’il devina, Nasr’eddine se reprit, d’un ton paisible :