— … Depuis quand, en même temps que l’aiguière des ablutions, n’apporte-t-on point ici, à l’époux qui revient, les confitures ?

Et Zéineb, se relevant éperdue, alla chercher les confitures.

« Il ne sait rien, se dit-elle. Nasr’eddine est toujours le hodja Nasr’eddine : un aveugle qui rêve. »


Le reste, pour ce soir-là, c’est le secret de la foi musulmane. Ceux qui savent ne doivent pas dire : ils étaient deux époux, et, si ce n’est la religion, c’est la décence, si ce n’est la décence, c’est l’envie qui défendent de révéler le mystère. Mais celui qui dort seul, et même l’amant, car il n’est jamais sûr de son bonheur, rêve avant de s’endormir : « Qu’Allah m’en donne autant, et je le tiens quitte, en vérité. Il n’y a rien de mieux au monde ! » Quand Nasr’eddine sentait se desserrer un peu le beau collier que lui faisaient les bras de Zéineb, il lui paraissait étrange de ne pas sentir la morsure de la faim au creux de l’estomac, de ne plus avoir à plier les épaules devant un juge, et il s’émerveillait, lui qui durant douze mois de geôle avait été incapable de désirer autre chose que le sommeil, rien que le sommeil, de pouvoir à cette heure veiller joyeusement, une femme à ses côtés. Et puis il se rappelait : « En vérité, hier j’étais en prison. Qui donc m’avait dénoncé ? » Il croyait l’avoir deviné, mais sentait bien plus vivement sa jouissance actuelle que ses maux écoulés. En face de lui, sur une petite place, par-dessus le mur de son haremlik, croissait un très vieux platane, où un ménage de corbeaux, chaque année, avait coutume de faire son nid. La saison était déjà bien avancée, et l’on voyait, sur les hautes branches, les corvillons qui commençaient d’essayer, non pas encore leurs ailes, mais leurs pattes hésitantes.

— Il y avait bien des corbeaux autour de la femelle, quand je suis parti, dit Nasr’eddine en rêvant.

— Ah ! répondit Zéineb, il ne reste plus que les deux qui ont fait le nid. C’est le proverbe : « Beaucoup pour l’amour, deux pour le ménage. »

Elle avait prononcé ces mots sans malice, mais Nasr’eddine la regarda d’une façon si étrange qu’elle crut que son cœur allait éclater d’épouvante.

« Je me trompais, il sait tout », pensa-t-elle.