Le léger vent froid de la nuit la fit trembler, et elle sentit au même instant en elle les premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait. Elle demeura immobile et peureuse. Il lui semblait que le poids de son corps écrasait ses deux jambes. Nasr’eddine hocha la tête gravement et se leva. Zéineb demanda, d’un air humble :
— Où vas-tu, ya Nasr’eddine ?
Car elle craignait qu’il n’allât chez le cadi pour divorcer. Nasr’eddine eut un sourire.
« Ouallahi ! songea-t-il, ce n’est pas de la sorte qu’elle m’eût parlé avant ce méchant voyage. Elle m’aurait dit : « Tu sors ? Et pourquoi sors-tu ? O débauché qui cours la nuit après avoir dormi le jour, hypocrite, mendiant buveur de vin, amant de chrétiennes, perfide ! » Car telles étaient ses façons de me traiter, je m’en souviens. Allah est le plus savant, il m’a écrit la délivrance. Quant aux moyens, n’approfondissons pas. L’homme est sous son destin comme le papier sous le calame : ce qui est marqué, c’est marqué ! »
Il répondit donc :
— Mon ange, ne devines-tu pas que je vais où j’allais jadis, près de la source qui est au coin du cimetière de Bounar-Bachi, chez Abdallah-le-boiteux, qui vend du café.
Zéineb murmura :
— Fais à ton plaisir, ma prunelle, fais à ton plaisir !
Et jamais Nasr’eddine n’ouvrit la bouche de ce qu’il intéressait si fort Zéineb de connaître ! Le matin, il allait à la mosquée ; le soir, il s’asseyait sur l’herbe, à l’ombre que font les tombes des vieux sultans, et il disait : « Si le samovar est bien abrité du vent et la poudre de thé de bonne espèce, c’est le principal, ô mon épouse, c’est le principal ! Car, vers quatre heures, le vent de mer s’élève. Il est frais et doux à mes vieux os, et il y a des cigognes dans le ciel : le vol des cigognes est sublime. »