Il voyait cependant la taille de Zéineb s’arrondir, mais gardait le silence, et elle-même ne voulait pas avoir l’air de croire que l’événement fût proche. Lorsqu’elle ressentit les premières douleurs, elle serra les lèvres et retint ses cris jusqu’au moment où Nasr’eddine sortit pour aller s’asseoir, les talons sous les cuisses, à sa place ordinaire, à l’ombre des vieux tombeaux ; et il y resta même un peu plus longtemps que d’habitude. Quand il revint vers sa demeure, une matrone en sortait, et il trouva Zéineb couchée, tenant dans ses bras une petite chose vagissante, encore toute meurtrie de la douleur de naître. Il demeura silencieux, les cils baissés ; son visage noircit parce qu’il évoquait le jour où les zaptiés l’avaient mené chez le vali, l’odeur affreuse des sentines du navire qui l’avait conduit à Constantinople, la prison plus puante encore, les interrogatoires des mauvais juges, l’argent qu’il avait dépensé, et la trahison sous son toit !

Mais Zéineb, à force d’avoir menti, avait fini par prendre confiance dans son mensonge. Décidément, le hodja ne savait rien. Il était trop bête, ce saint homme, et il ne fallait plus qu’un petit mot pour lui expliquer cette naissance un peu rapide.

— Quel malheur, quel malheur, dit-elle, d’avoir autant souffert pour un enfant qui n’a que sept mois !

Nasr’eddine, se penchant, prit le nouveau-né dans ses bras et le soupesa très sagement. Il allait bien sur les neuf livres. Et quelles belles grandes oreilles détachées de la tête, que d’ongles, que de cheveux ! Il admira ce poids magnifique, et ces oreilles, et ces ongles, et ces cheveux. Mais il admira aussi dans son cœur l’ingénuité du mensonge, il se souvint des quelques mois de paix que ce mensonge lui avait donnés. Il ne fut pas ému, il ne fit pas de grands gestes, il ne se contempla pas lui-même dans sa générosité. Il dit seulement, bien bonhomme :

— Par Allah ! pour sept mois, il est bien avantageux !


Puis il sortit, parce que c’était l’heure de la cinquième prière.

FIN

TABLE

PRÉFACE

[V]

I.

— OÙ L’ON VOIT APPARAITRE NASR’EDDINEET ZÉINEB

[1]

II.

— DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ETDE SES DÉPLORABLES BIEN QUEMERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIEMONASTIQUE

[13]

III.

— COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CEQU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS

[36]

IV.

— COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SURLE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS

[47]

V.

— COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEILDE KENÂN ET DEUX HISTOIRES PROFITABLES

[59]

VI.

— OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNERCINQUANTE-CINQ DU CENT DANSUNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE

[82]

VII.

— COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENSGRECS, S’ASSOCIANT À LAPERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENTNASR’EDDINE DANS LES PRISONSDU PADISCHAH, ET COMMENT IL ENSORTIT

[93]

VIII.

— COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOISNASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNEBOURCIER

[106]

IX.

— COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE,PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ

[118]

X.

— COMMENT NASR’EDDINE USA DE LADEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAITÀ CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLEHISTOIRE DU KHALIFE ETDU CORDONNIER

[125]

XI.

— COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇUPAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈMEPOLICE ET DE LA PRUDENCE DE SESDISCOURS

[156]

XII.

— COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPIONMOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI GAGNÈRENTLES SYMPATHIES DU RÉVÉRENDJOHN FEATHERCOCK

[171]

XIII.

— DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNEET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION

[209]

XIV.

— COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCKSE MARIA

[230]

XV.

— COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCKDUT QUITTER CONSTANTINOPLE

[245]

XVI.

— COMMENT ALLAH, EN PERMETTANTLA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDARET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASIONDE RETOURNER CHEZ LUI

[260]

XVII.

— DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSEET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DEZÉINEB

[274]