— Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela recouvre un mensonge. Et pourtant moi qui suis ce menteur, je fais des miracles ; moi qui ne sais pas lire, je donne des avis sur lesquels les sages disputent ; moi qui suis un ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du moins j’en ai la réputation. Car je n’ai jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis encore à me demander comment c’est arrivé. J’ai laissé faire, et on m’a dit que j’étais un saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais un théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai la mémoire d’un homme de goût.

— Certes, prononça Hadji-Béchir, cette histoire est singulière, et si elle était écrite à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur de l’œil, elle serait une cause d’étonnement. Mais, Nasr’eddine, mon pauvre, je vais t’en dire une autre plus étonnante encore.

— Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine.

— Écoute. Celui qui est enterré ici…

— Eh bien ? fit Nasr’eddine.

— Celui qui est enterré ici n’est que le petit-fils de celui qui est enterré là-bas.

— Dans ton monastère ? demanda Nasr’eddine. Un autre âne ?

— Oui ! fit le vieux hodja, de la tête.


Ce fut à partir de ce moment que le génie de Nasr’eddine se développa véritablement. Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse qui le rendit célèbre venait du paradis, ou d’ailleurs. Je suppose que c’est cela qu’on nomme la sagesse humaine…