— Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, que c’est beau ! Je ne m’étonne pas que nul ne vienne plus dans mon tekké ; ses richesses sont misérables en comparaison de cette simplicité chaste, de cette apparence ingénue et grave. En vérité, ces édifices sont comme une femme qui marcherait nue, le lendemain de ses noces, dans la cour du haremlik, sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent envie de les étreindre et pourtant de les respecter. Celui qui les a fait construire n’est pas seulement un grand saint ; il doit posséder un grand esprit.

Il demanda instamment l’honneur d’être reçu par lui avant le jour de vendredi, le seul où cet iman illustre se montrât en public pour édifier les âmes et accomplir des miracles ; et telle était la réputation d’Hadji-Béchir pour la science et la piété que sa requête fut agréée. Derrière le tombeau, devenu un monument aussi vaste que le Tadj dans l’Inde, ou la mosquée d’Omar à Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours tremblants, dont les feuilles, par la grâce d’Allah, semblent faire effort pour vous éventer. Un réchaud en cuivre rouge brillait sur le vert de l’herbe comme une fleur flamboyante ; et assis auprès, sur les jambes et les genoux, un homme buvait une tasse de thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la tête. Et alors — oh ! de toutes les attitudes la plus choquante et la plus imprévue, de toutes les incongruités la plus grossière et la plus impardonnable ! — Hadji-Béchir, au lieu de se prosterner, mit la main sur ses yeux, regarda encore, remit la main sur ses yeux, puis se tapa les deux cuisses et partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie lui fit écho.

— C’est toi, Nasr’eddine ? cria-t-il, c’est toi ?

A son tour, Nasr’eddine le regarda, le reconnut, et tomba d’un coup à ses pieds.

— Oui, maître, fit-il, c’est moi ! Je redoutais ce moment, mais je savais qu’il devait venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es venu. Je te craignais, mais je t’attendais.

— Toi, Nasr’eddine ! poursuivit le vieux hodja, ébahi. Toi qui ne savais pas lire, qui des prières n’avais pu apprendre que les génuflexions, toi l’ignorant des ignorants ! Et tu diriges une communauté, et tu fais des miracles, et tu as construit des demeures divines pour la divinité, saintes pour la sainteté, belles pour la beauté ? Je n’y comprends rien.

— Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, je voudrais y comprendre quelque chose, mais je suis encore moins avancé que toi. Car tu ne sais pas encore tout. Tu sais que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai pas toujours su réprimer les mouvements de ma chair ; je le sais aussi. Mais ce que tu ne saurais deviner et dont j’ai la conscience pleine, ô maître, c’est que je suis un menteur.

— Toi ? interrogea Hadji-Béchir.

— Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours en larmes.

Et le conduisant au turbé, il lui révéla l’histoire de celui qui reposait sous la voûte. A s’être reposé si longtemps parmi les faïences bleues sabrées de lettres d’or, l’air y avait fini par prendre la couleur d’une eau de source où brilleraient des paillettes de mica ; et toute l’architecture de ce tombeau était à la fois si solide et si légère, si grave et si charmante qu’il faisait penser à une cage dont les oiseaux seraient des prières.