— Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné.
Les softas se disaient malades, ou si pauvres qu’ils ne pouvaient plus payer leur nourriture. Certains se plaignaient d’être battus, ce qui était un mensonge.
— Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à l’un d’eux, avoue plutôt la vérité. Où vas-tu ?
— Au couvent qui est là-bas, de l’autre côté du désert, répondit le disciple en rougissant. Pardonne-moi, hodja : c’est là qu’ils vont tous ! On dit qu’il y a un si beau tekké, une mosquée qu’on croirait bâtie par les anges, et un tombeau dont la vue seule encourage à la piété. Pour les miracles, ils sont innombrables !
Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il s’ennuya tant qu’il finit par éprouver, comme tout le monde, le besoin d’aller visiter ce monastère miraculeux. Il partit donc à la pointe de la nuit pour profiter de la fraîcheur, monté sur une mule blanche et suivi du seul fidèle qui ne l’eût pas abandonné. C’était un vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui avait pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant les paroles, mais le charme n’avait rien fait ; et le moine, tranquille, disait que c’était la bénédiction qui lui avait été écrite, puisque, du fond de sa perpétuelle obscurité, il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et c’était même pourquoi il n’était point parti comme ses frères. Nulle curiosité ne le poignait : en quelque lieu que ce fût, voyant Allah et ne pouvant voir rien autre. Mais quand le hodja eut décidé de faire le voyage, il l’accompagna par respect et aussi par esprit de mortification, car il marchait à pied, tenant la mule par la queue pour se conduire.
Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du tekké, qui était le but de leur pèlerinage, l’aveugle eut presque une tentation.
— O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, toi qui as des yeux, dis-moi si c’est beau. Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends me semble une musique céleste. Qu’est-ce donc qui chante ainsi à travers le ciel ?
C’étaient les sonnailles pendues et tintantes au cou de tous les chameaux de toutes les caravanes de pèlerins. Il en venait du sud et du septentrion, de l’ouest et de l’orient, de toutes parts, de toutes les routes, par milliers ; et à cause de ce joli bruit qu’elles faisaient, de ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, pénétrant aux oreilles, voluptueux à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long col, leurs jambes démesurées, le bondissement figé de leur dos, faisaient penser à d’immenses sauterelles stridentes empressées vers leur but. Beaucoup de chamelles étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à côté d’elles, blancs ou bruns, floconneux dans leur poil comme la neige fraîche ou le chanvre cardé, découvrant leurs gencives et montrant leurs petites dents naissantes quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers les tétines des mères. Au milieu d’eux marchaient des Syriens, qui s’étaient faits bateleurs par piété. Ils mimaient les batailles qu’ils avaient dû livrer dans le désert contre les Bédouins pillards, brandissaient des sabres courts, courbes et lumineux comme un croissant lunaire, sautaient, dansaient, hurlaient ; et leurs yeux brillaient d’enthousiasme et aussi de vanité, parce qu’on les applaudissait.
Le monastère était maintenant comme une ville. Des marchands par centaines en occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, le riz, les fèves, les pastèques, la viande de mouton qui rôtit au feu d’un brasier perpétuel, enfilée à de longues lames de fer, le sel et les épices. Mais plus près encore des édifices, on ne voyait plus qu’un pieux commerce : on vendait les tesbits, les chapelets dont les quatre-vingt-dix-neuf grains signifient les attributs qui émanent d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, pareils à des yeux félins, d’autres en graines venues d’Afrique, dont le parfum inspire l’amour aux femmes ; et d’autres encore, taillés dans le cristal, l’onyx et le quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient comme des larmes.
Un portique apparut ensuite, entourant le cloître qui précédait le tombeau. On y entrait par une porte immense dont l’ove, s’arrondissant, formait un cercle presque complet, comme si elle eût voulu s’élargir pour laisser entrer le soleil même, avec son globe et ses rayons. Au centre du parvis, dans des rigoles tracées à travers les dalles, l’eau coulait d’une fontaine avec un bruit incessant et très doux ; et dans ce marbre tout ajouré, presque trop transparent, comme le voile d’une femme immodeste, on eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites fougères toutes désireuses de vivre perpétuellement dans la fraîcheur ; mais de plus près les yeux reconnaissaient que ces herbes étaient faites d’émeraudes.