— Ça va bien, en vérité, ça va très bien. Mais celui qui est là-dessous, il ne faut pas qu’on le déterre !
Et c’est ainsi qu’il commença de croire que tout arrive, et que les hommes vivent, sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin de l’histoire est, plus encore, déplorable et merveilleuse !
… Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en allait parfois méditer tout seul dans le turbé qu’on avait élevé au-dessus du corps de celui que vous savez, et il murmurait :
— Ça va bien, ça va bien, mais celui qu’on a mis là, il ne faut pas qu’on le déterre !
Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, et la confrérie qui s’était rassemblée alentour continuait de croître en richesse et en sainteté. Cependant le vieux hodja, premier maître de Nasr’eddine, s’étonnait de voir diminuer le nombre des pèlerins et des malades qui avaient recours à sa science ou venaient s’inspirer de ses vertus.
— Machallah ! songeait-il, voilà qui est étrange ! On ne m’apporte presque plus de petits enfants pour que je leur marche sur le ventre ; il s’écoule des mois entiers sans qu’on me demande un seul talisman écrit à la pointe de mon calame merveilleux, et voici bien un an que je n’ai rendu la vue même à un borgne. Que se passe-t-il ?
Sûrement les ressources de sa communauté n’étaient plus ce qu’elles étaient. Il y avait moins de beurre et de safran dans le pilaf, moins de pilaf dans les marmites, moins de marmites sur le feu. Pour ses moines et ses softas, les uns après les autres, ils le quittaient.
— Il nous faut aller prêcher, saint homme, disaient les moines. Nous mènerons une vie misérable sur les routes du désert, mais, que veux-tu, le désir de la prédication nous brûle ! C’est le fruit de ton enseignement.
— Mais tu es bègue ! répondait le vieux hodja. Et toi, celui que je vois là-bas, depuis que je te connais, tu n’as jamais dit que des sottises !
— Ça ne fait rien, répondaient-ils. On n’en verra que mieux notre bonne volonté. C’est la bonne volonté qui fait les saints.