Le hodja s’en fut tristement chercher sa pitance chez le traiteur du bazar, qui souleva pour lui tous les couvercles de ses plats d’étain : ceux qui contiennent les pois chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans une sauce au safran, les haricots ronds, les poulets farcis d’olives noires, le pilaf aux grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait en lui-même : « Pourquoi ce saint homme, qui a pris femme selon la loi d’Allah, ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de son haremlik ? » Mais ceci était le secret de la foi musulmane ; il ne posa aucune question. Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait ses réflexions ; il en fut humilié.

« Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a écrit sur moi que ma femme serait méchante, par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et jalouse ou faisant semblant, juste à l’heure où moi je deviens un assez vieil homme, parfaitement tranquille. Ma conscience est pure. Je n’ai rien à me reprocher contre la loi du Prophète — loué soit son nom ! — qui nous promet le paradis si nous n’avons jamais jeté les yeux que sur nos épouses légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une femme, et j’ai toujours fait l’économie d’une esclave : celles qui sont belles sont chères, et je n’ai souci de celles qui sont laides… Mais cela importe peu : ce n’est que la vérité, c’est-à-dire rien ; car une femme jalouse — en admettant que la mienne ne soit que jalouse — est une malade inguérissable, qui vit dans un monde imaginaire, où les seules réalités sont pour elle ses rêves désolants. Que je voudrais être plus jeune ! Je m’offrirais la consolation de ne jamais me coucher sans remords, et sans me dire : Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable ! »

Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était devenu très paresseux de son corps. La méditation dans une chambre paisible, la contemplation des petites fourmis dans l’herbe, l’histoire des amours des autres suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette heure que son épouse lui reprochait de manquer de vertu ! Il n’avait pas de chance, non, il n’avait pas de chance !

Il revint chez lui bien mélancolique. Il portait son dîner dans un beau vase ovale, en cuivre brillamment étamé, fermé par un couvercle où des oiseaux, gravés à la mode persane, ouvraient les ailes, becquetaient, tournoyaient parmi des guirlandes. La nourriture y était tenue au chaud dans cinq petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle, et quand il disposa les cinq plats sur une natte, et quand il se disposa, confortablement assis sur la natte, à manger le contenu des cinq petits plats, voilà encore que survint Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria :

— Fils de Cheïtan ! hypocrite ! ami de chrétiennes débauchées ! débauché ! oses-tu bien te nourrir devant moi de la nourriture que t’ont préparée des femmes perdues, et non pas ton épouse légitime !

Donc elle renversa le pilaf dans les haricots, les haricots dans les pois chiches, les pois chiches dans le poulet, et le tout dans les cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner de Nasr’eddine.

Les pensées qu’il avait agitées le long de la route lui revinrent et il s’écria :

— Je suis un sot. Ceci est le don du Rétributeur : je suis un sot. Car Allah me permet plusieurs femmes légitimes et des esclaves, et je n’avais pas usé de la permission. Je prendrai ou une autre femme légitime, ou une esclave, car vraiment il me faut dîner !