— O ma colombe, répondit Ahmed, s’il en est ainsi, tant mieux : le péché est moins grand… Par ailleurs, je vais tâcher d’arranger quelque chose, oui, quelque chose qui pourrait l’éloigner ce soir.
— Invente ! Perpètre ! Imagine ! Construis ! ô mon genni !
Or, il est vrai que le hodja Nasr’eddine dissimulait sous sa grande sagesse un esprit devenu indifférent à la Foi. C’est peut-être qu’il avait trop étudié, après avoir passé les premières années de sa vie à ne rien savoir, et désirer savoir. C’est peut-être qu’il avait, même alors, dans sa jeunesse, trop fréquenté les Persans, ces hérétiques. C’est peut-être qu’il vivait à Brousse, tout simplement. O Brousse ! nid dans les branchages, maisons aux toits jaunes, telles, oui, telles des topazes serties dans une mer d’émeraude ; ville verte abritant la mosquée verte ; Olympe bithynien, époux des nuées, père des ruisseaux ; plaines grasses, oliviers, mûriers, blés mûrs, sources sans nombre, vasques moussues des fontaines, on est trop heureux près de vous ! Vous faites trop aimer la vie terrestre, on n’en désire plus d’autre, on ne sait plus s’il en est une autre. Est-ce qu’elle vaudrait celle-ci ? Allah a fait la misère, il a fait la douleur, les pachas qui vident les poches et remplissent les prisons, les brigands qui coupent les oreilles et ravissent les troupeaux, les déserts sans puits, les rocs infertiles, pour qu’on ait besoin de lui, pour qu’on se dise : « Ce sera mieux, quand je serai mort ! » Mais dans un moment de pitoyable oubli, il a fait Brousse : on ne peut être mieux qu’à Brousse. Voilà, depuis quarante ans, les pensées que, sous son turban vert, nourrissait le hodja Nasr’eddine ; et, en égrenant son chapelet, il se disait : « Ces petites boules de bois précieux sentent bon. » Mais il oubliait de méditer sur les quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, que représentent les boules de ce chapelet.
Nasr’eddine rentra dans sa demeure peu de temps après qu’Ahmed Hikmet en était parti. Sa face, à son habitude, était tout empreinte d’une délicieuse bénignité. Et il dit à son épouse Zéineb :
— Que cette journée est belle ! Que la lumière est calme, pure, claire et caressante ! Y a-t-il rien de meilleur au monde et de plus hospitalier que ce platane, ces cyprès et ce vieux buis dans notre jardin ?… Femme, tu feras, pour ce soir, un pilaf, un bon plat de pilaf, avec du riz de première qualité, de l’excellent beurre et le safran le plus parfumé. Nous le mangerons ensemble, et puis la nuit viendra. La nuit est bonne, aussi. La nuit est pleine de voluptés.
Il annonça ce désir parce que, s’il aimait les choses de la nature, il était de plus porté sur sa bouche. Boulboul, le rossignol, chante bien, mais il est aussi très gourmand.
— Je ferai ce pilaf, s’il plaît à Dieu, dit Zéineb.
En disant cela, elle s’exprimait en bonne musulmane. Il ne faut jamais décider qu’on fera une chose sans ajouter : « S’il plaît à Dieu. » Car Dieu est le maître. Croire qu’on peut se passer de lui est un grand péché.