— Eh bien, dit Néchat ardemment, si d’honnêtes gens, comme toi et moi, prêtions à ces malheureux, comme font les banquiers roumis en Europe, à cinq ou six pour cent, l’année faite ? Ce ne serait plus l’usure, qui est défendue par le Livre, c’est l’aumône, hodja, c’est l’aumône.
— Ouallahi ! fit Nasr’eddine, tu as raison. Ce n’est plus pécher, ce n’est plus pécher ! Car tout est dans l’intention : la prospérité sur ton intention… Et qui as-tu chargé, mon fils, d’aller porter cette bonne nouvelle et faire les avances aux laboureurs ?
— Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et Bachir le Borgne. Tu les connais, ya hodja.
— Je les connais, ya Néchat, je les connais. Tu vas avoir mon argent ; et je prends comme ils te donneront. Comme ils te donneront, je prends.
En voyant qu’il triomphait à si peu de peine, Néchat se sentit inquiet dans l’âme de son âme. Car presque toujours, si un homme vous dit tout de suite : « Tu as raison ! », c’est qu’il pense : « Il a tort, mais n’en disons rien ; c’est mon avantage ! »
Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine hodja, s’aperçut que son mari avait été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs d’argent fin, et qu’il y avait pris tous les medjidiehs, et qu’il avait retourné le pot devant Néchat en disant : « Tu vois, tu vois, il n’y en a plus ! Emporte ce que tu emportes, ya Néchat, et avec toi la paix ! » quand Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la colère noircit ses yeux, la fureur enfla son nez, et ses doigts devinrent tout griffus, ses dix doigts devant sa poitrine.
— O toi, l’âne des ânes ! dit-elle. Toi, plus fou qu’un lièvre qui court en mars et n’a pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme une araignée sans toile, ivrogne sans avoir bu, goitreux ! Si tu ne voulais, décervelé, laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu le confier à Abraham-ben-Manassé, qui t’en aurait donné vingt-deux pour cent, l’année faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec d’Athènes, qui est encore bien plus malin que Manassé ? Assassin de toi-même, bourreau de ta femme, brûleur de ta maison, tête plus vide que ta jarre vide, idiot !
— Un de nos plus saints califes a dit, répliqua Nasr’eddine : « La prière nous conduit à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous mène à la porte de son palais, l’aumône nous y fait admettre. » C’est une aumône que j’ai voulu faire, tu es témoin que c’est une aumône !
— Et avec quoi payeras-tu pour couvrir le toit qui est percé, ô infirme de raison ? pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas fait d’ânon, imbécile ? pour la terre qu’il faut faire valoir à bras loués, vagabond qui n’as pas d’esclaves ?