— Allah est le plus grand ! fit Nasr’eddine. J’ai dit que je voulais faire une aumône. Mes intentions sont pures, il n’est rien de plus pur que mes intentions ! Mais il arrivera ce qui arrivera. C’est Abd-el-Kader-ben-Yaya, Bachir et Kenân qui sont chargés d’avancer l’argent : n’as-tu pas entendu ?…

Et il s’absorba dans une méditation profonde, et il n’y eut plus rien dans sa bouche, rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et voilà pour lui, jusqu’à l’heure.


Néchat avait passé de longues années en Europe. Il était éclairé parmi les musulmans : mais c’était aussi un croyant, car il n’est pas de plus vrai musulman qu’un vrai Turc. D’instinct, il cultivait davantage que la charité, la bonté, se considérant sans nul effort comme seulement l’égal des plus humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil, l’avarice, il les avait en abomination. Il y avait peut-être bien des choses auxquelles il ne croyait plus dans les prescriptions du Livre. Il se disait : « Quand elles furent écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on les écrivait. Mais il s’agissait de pratiques universellement respectées ; et si on ne les avait introduites dans la nouvelle religion, les gens eussent pensé que c’était une mauvaise religion. Quand Mohammed ordonna aux fidèles de ne pas manger de porc ni boire de vin, il ne songeait même pas à leur santé, il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner l’adhésion de ceux qui croyaient à ces tabous. Cela, je l’ai appris dans les universités de France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant je ne violerai pas ces tabous, je vivrai en bon musulman, afin que les musulmans m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter des voies dont Mohammed n’a jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient être interdites. Les musulmans ne pensent qu’à leur salut dans l’autre vie. Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent aussi à sauver leur part de bonheur dans celle-ci. »

Voilà comme rêvait le bon Néchat.


Arriva la saison des olives et l’on cueillit les olives, et l’on mit olives en corbeilles, puis olives en chariots, puis olives dans les pressoirs. Et tout le pays sentait olives : olives noires, olives fraîches, olives rancies, olives, olives. Et comme le hodja se promenait au bazar, il aperçut Néchat en conversation bien vive avec Bachir le borgne bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân l’astucieux.

— La paix soit sur toi, Néchat ! dit Nasr’eddine. Nos amis auraient-ils manqué à placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en recouvrer le capital et l’intérêt, le petit intérêt ; ou nieraient-ils ce qu’ils te doivent ?

— Ah ! dit Néchat désespéré, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela ! Regarde au contraire quelle est ta part, d’après les comptes !

— Je regarde, fit le hodja.