— J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité ! Qu’on me mène devant Sa Majesté le Padischah, qui est notre calife, commandeur des croyants, et il me rendra justice. Je n’ai commis aucune erreur de théologie, ma doctrine est saine. Si l’on me fait mourir, mon tombeau fera des miracles. Toutefois j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai miracle ! Elle est la joie, elle est l’amour, elle est la communion avec Dieu et tous les êtres ; qu’on me mène donc devant Sa Majesté le Padischah.

Le sultan fut informé que Nasr’eddine affirmait n’avoir rien dit qui ne fût parfaitement orthodoxe, et qu’il demandait à être entendu par lui.

— Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car si je recevais tous les hodjas accusés d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un pour m’assassiner ? Or, j’ai tout organisé dans mon empire pour n’être pas assassiné. Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration publique, ni de justice, ni de conquête, ni même de la défense de l’État. Je ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et c’est déjà une tâche très ardue. Je ne saurais y renoncer pour écouter cet homme-là. Mais qu’on le mène au ministre de ma septième police.


Nasr’eddine fut donc conduit devant Haydar-pacha, ministre de la septième police, et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie avant que les oulémas en décidassent.

— Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une image ? interrogea Haydar.

— Moi ? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu une image sur une pierre, et j’ai dit qu’elle était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un morceau de marbre, et j’ai pensé à un beau fruit, au gonflement d’une voile sous le vent de la mer ; j’ai vu un bras de femme, et je l’ai admiré comme tu l’eusses admiré. Mais je n’ai pas adoré cette image.

— Cependant, continua le ministre, quand on t’a dit que la représentation des formes humaines était interdite par le Livre, tu as répondu qu’on avait déjà introduit tant de modifications au Coran qu’il se pourrait bien qu’on changeât aussi cette chose-là ?

— C’est là le point, dit Nasr’eddine tout joyeux. En vérité, tu as répété mes paroles mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai raison ?

— Comment croirais-je que tu as raison ? fit Haydar indigné. Tu es possédé du Cheïtan ! Appartiens-tu par hasard à la secte des Bektachis, ces fous impurs qui boivent du vin comme des infidèles, et professent qu’il n’est pas plus sot de croire que Dieu est une Trinité qu’une Unité, attendu qu’il n’est peut-être ni l’un ni l’autre ? Tout bon musulman sait qu’on ne peut rien changer, qu’on n’a jamais rien changé au Coran, tel qu’il fut dicté par Allah au Prophète, — qu’il soit exalté !