Mais ce n’était pas ainsi qu’en avait décidé Allah, — loué soit l’unique ! — car justement au moment qu’il allait, pour la première fois, plonger la cuiller dans le plat… pan, pan, pan ! voilà qu’on frappe à la porte ; pan, pan, pan ! qui donc est là ?

— C’est nous, deux gendarmes, deux zaptiés, qui venons te voir de la part de Son Excellence le gouverneur. Il veut te voir, le gouverneur, il veut te voir tout de suite, saint homme !

— C’est bon, répondit Nasr’eddine, c’est bon. J’irai après mon dîner.

— Non, dirent les zaptiés, non ! Ça n’est pas comme ça. Avant ton dîner, avant ton dîner ! Tu mangeras chez Son Excellence, ou bien tu ne mangeras pas du tout, nous n’en savons rien. Mais il faut que tu viennes tout de suite.

— Que j’en prenne, dit Nasr’eddine en regardant son pilaf, que j’en prenne au moins une bouchée, une seule bouchée !

— Pas un grain de riz. Dépêche, dépêche !

— Tu vois, infidèle ! dit Zéineb. Maintenant, que Son Excellence te garde tout le reste de ta vie, s’il plaît à Dieu !

Or, si le gouverneur avait fait mander brusquement le hodja, la faute en était au lieutenant Ahmed-Hikmet lui-même, ce perfide, lequel avait suggéré au secrétaire de Son Excellence que le hodja seul était capable d’écouter un rapport sur un cas épineux, un rapport très long, qui devait partir dès l’aube du lendemain. Et le secrétaire l’avait dit au gouverneur. Et le gouverneur avait trouvé cette idée une idée d’entre les idées. Et le rapport était un rapport d’entre les rapports. Après le préambule, il y avait un exposé historique ; après l’exposé historique, des considérations générales ; après les considérations générales, une lucide énumération des faits ; après l’énumération, des conclusions ; après les conclusions, un résumé des conclusions, et après le résumé, des pièces annexes.

— Je n’y comprends rien, dit le hodja d’un air maussade.

Il eut tort de dire qu’il n’y comprenait rien, car Son Excellence le gouverneur lui donna des explications.