— J’ai donné tout ce que je pouvais donner pour t’avoir, ô miraculeuse, et ce que j’ai donné ne vaut un ongle de tes orteils.

Un seul pas de tes pieds, sous ta robe souple, me brûle, me brûle ! Mais ton corps est toute la mer, et que je m’y noie enfin pour me rafraîchir !

Mais elle se dégagea avec un grand cri, car les femmes de Roumis prétendent quelquefois se garder elles-mêmes, quand leurs époux ne les gardent pas, ce qui est plus incompréhensible que tout ce qui est incompréhensible, et plus bête que tout ce qui est bête ; et elle s’enfuit, les cheveux déliés sur ses épaules nues, jusque dans la salle où était son mari, Martin-pacha, cordonnier magnifique.

Et le cordonnier vit sa chance, telle que la lui offrait le Rétributeur, et s’écria :

— Ah ! c’est comme ça ! Ah ! c’est comme ça ! Et tu veux faire à ma femme, ô khalife, ce que fit le grand Daoud à la femme d’Ouriah, capitaine des gardes ! Et c’est pour ça que tu m’as donné trente mille livres, et un palais, et du cuir ! Mais tu n’auras pas ma femme, et je garde les trente mille livres, je vends le cuir, je vends le palais, et je te quitte : car tu n’oseras rien dire, à cause des Anglais qui parleraient de ton histoire dans les journaux, pour que tu ne sois plus un khalife, et que tu deviennes rien du tout, dans une île de rien du tout !


— Voilà comment, ô mes amis, conclut Réchad, le cordonnier s’en retourna vers la ville que l’on nomme Marseille, avec son pachalik, ses trente mille livres d’or, l’argent de son palais, et sa femme avec qui le khalife — la bénédiction sur lui — n’avait pas eu ses joies. Et ceci vous prouve que le temps des Mille et une Nuits est passé, car, au temps des Mille et une Nuits, le cordonnier aurait été cocu.

XI
COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME POLICE ET DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS

Tous les vendredis, au coucher du soleil, Nasr’eddine allait présenter ses devoirs, ainsi qu’il lui avait été commandé, au ministre de la septième police.

Le konak d’Haydar-pacha est un vieux palais de bois, peint en blanc, sur la rive européenne du Bosphore. Du côté de la mer, sa charpente ajourée lui donne l’air d’une corbeille suspendue au-dessus des eaux, qui montent presque à la hauteur de son pavé de marbre. Même au plus cuisant des chaleurs de l’été on y respire une fraîcheur voluptueuse ; et dans cette grande salle où Haydar recevait ses hôtes, et leur offrait le repas du soir, on ne voyait aucun meuble qu’une table ronde très basse, des coussins et des tapis : des tapis sur la muraille, des tapis sur de larges sofas, au pied des murailles. Le soir tombait peu à peu sur le Bosphore et sur un beau parc assez sauvage, qui sur trois côtés fait le tour du konak. C’était une heure hésitante et délicieuse où se mêlaient parfois la clarté du crépuscule et celle de la lune, pleine ou dans l’un de ses quartiers ; et l’on distinguait, dans ces lueurs changeantes, à travers les barreaux de ce palais translucide, des arbres encore verts, des kiosques, des pelouses, des fleurs, des allées tournoyantes, étroites, incrustées de petits cailloux blancs et noirs qui dessinent des palmettes et des rosaces.