— Il faut du cuir, Altesse, il faut du cuir, bredouilla le pauvre cordonnier, il faut acheter des milliers de livres de cuir, et ton serviteur ne possède que quelques misérables piastres.
— N’est-ce que cela ! dit le khalife. Qu’on lui compte trente mille livres d’or, qu’on lui prête les ouvriers de nos arsenaux, qu’on lui donne le palais de notre ancien vizir Abdallah-ben-Ismaïl, que nous mîmes en prison pour faire plaisir aux Anglais, nos nobles amis. Et nous le nommons pacha, afin qu’on tremble et qu’on obéisse !
Et le cordonnier, devenu Martin-pacha, s’exclama de toute son âme :
— Vraiment, vraiment, c’est comme dans les Mille et une Nuits !
Et le vizir répondit :
— Inchallah ! C’est ce qu’a voulu le khalife notre maître, qui égale Haroun-al-Raschid.
Voilà comment le cordonnier fut métamorphosé à la minute en un seigneur pacha, fournisseur des armées de Son Altesse le khalife, riche, glorieux, égal des premiers parmi les premiers. Et la femme du cordonnier devint la plus belle dame d’entre les belles dames, et son extérieur devint digne de son intérieur, j’entends son corps miraculeux, et elle fut invitée au prochain bal de la cour, avec son mari, fournisseur opulent, pacha magnifique. Et c’était ce que Son Altesse le khalife, conseillé par le vizir Osman-ben-Hakem, avait voulu, dans l’astuce de sa générosité, allumée par le feu de ses désirs.
Ainsi arriva, au bal de la cour, l’épouse délectable du cordonnier, vêtue d’une robe de soie lamée d’or, montrant sa gorge, la fausse impudique ! sa gorge où frémissaient deux colombes vivantes ; et les perles de son collier avaient l’air d’éclairer son cou, comme les lampes mystérieuses que les chrétiens savent allumer éclairent, la nuit, les pierres des routes en les rendant blondes.
Or, le khalife, après qu’elle lui eut été présentée, ayant décidé que le moment était venu d’accomplir ce qu’il avait souhaité d’accomplir, l’emmena dans une chambre où tout était préparé pour ses desseins, car il était seul avec elle, et la lumière était mystérieuse, et la fraîcheur insidieuse, et la musique voluptueuse, et la couche très moelleuse. Et, ne contenant plus les mouvements de son cœur et de ses mains, il enlaça très ardemment le col de la divine cordonnière, en disant :