Alors, le cordonnier jeta un regard sur son tablier sale et ses mains noires et dit :

— O noble capitaine de police, je ne suis pas en état de me présenter devant un si grand prince. Laisse-moi au moins changer de vêtements. Considère l’indignité de ceux-ci.

— Ça ne fait rien, viens comme ça, viens comme ça !


… Quand le cordonnier se trouva devant le khalife, il tremblait de tous ses membres, et, après s’être incliné très bas, il attendit sa destinée dans la terreur.

— Est-ce bien toi, dit le khalife, qui as fait des bottes à Osman-ben-Hakem, mon serviteur que voici ?

— Hélas ! répondit-il, c’est moi-même !

— Ah ! quelles bottes ! Ah ! quelles bottes ! dit le khalife. O prince des cordonniers, poète de la chaussure, roi du cuir, empereur des semelles ! Et comment as-tu osé vêtir les viles extrémités de mes sujets sans offrir d’abord les prémices de ton génie à mes pieds augustes ? Je veux douze paires de bottes. Dépêche, dépêche !

Alors, le cordonnier, émerveillé à la limite de l’émerveillement, se pencha vers les pieds augustes ; et il s’agenouilla, et il calcula, et il prit mesure avec sa mesure, et il écrivit avec son calame, que les Roumis appellent un crayon.

— Quelle grâce ! quelle grâce ! dit le khalife. Quelle douceur dans les mains, quelle rapidité dans la cogitation, quelle prestesse dans les mouvements ! En vérité, tu as excellé. O maître des maîtres, sultan du maroquin, empereur du veau et de la chèvre, tireur d’alène incomparable, ferais-tu bien des souliers pour mes dix mille soldats, mon armée entière, invincible et déguenillée ?