— Ah ! quelles bottes ! Ah ! quelles bottes !

L’un disait : « Elles ne sont pas sottes ! » Un autre : « Si belles, au bas d’une culotte ! » Un autre : « Trop belles pour fouler la crotte ! » Un autre : « Chausse-les vite, après ça, trotte, trotte et trotte ! » Et tous reprenaient en chœur :

— Ah ! quelles bottes ! quelles bottes ! quelles bottes !

Le vizir jeta cinq livres turques sur l’établi, cinq livres ! Puis il sortit, et le cordonnier lui mit cette botte, cette chère botte, dans l’étrier d’acier, tandis que tous autour de lui, remontaient sur leurs chevaux pareils à des faons. Les gens stupéfaits disaient :

— Son Excellence le vizir habille ses pieds sacrés chez notre ami Martin. Martin est grand ! Il paraît que Martin travaille le cuir comme un artiste. Ouallahi ! On apprend tous les jours !

A compter de ce moment, l’échoppe devint le rendez-vous du beau monde, et le cordonnier était heureux, sans désirer davantage, de voir quelques écus blancs s’empiler au fond d’un coffre. Mais il vit arriver certain jour un capitaine de police.

— Cordonnier, dit le capitaine de police d’une voix tonnante, cordonnier ! Est-ce toi qui as fourni une paire de bottes à Son Excellence le vizir ?

Alors, l’âme du cordonnier fut saisie d’épouvante, parce qu’il pensait, comme beaucoup d’autres personnes, que les gens de police ne se dérangent jamais pour le bien des pauvres.

— Oui, dit-il en tremblant.

— Ah ! c’est toi ! Ah ! c’est toi ! Eh bien, Son Altesse le khalife — la bénédiction sur lui ! — te mande en sa présence. Allons, dépêche !