— O mon maître, dit Aneïsa, mange d’abord ces confitures de roses, que j’ai préparées moi-même, ces boulettes de chair d’agneau et ces excellents kébabs ; et ensuite, je t’écouterai, si tu daignes te confier à ta servante.

Et lorsqu’il eut bu et mangé, il parla, et sa femme lui donna un conseil d’entre les conseils.


C’est sur ce conseil que, le lendemain, le vizir alla, en grande pompe, vers la rue Bab-Azoun, et dix-huit de ses officiers et de ses serviteurs le suivaient, et tous étaient à cheval, sur des chevaux qui bondissaient comme des faons. Et le peuple disait : « Où va-t-il, cet Osman, lumière du khalife ? » Tous furent bien étonnés quand ils virent qu’il descendait devant la boutique du cordonnier.

— Cordonnier, dit le vizir, cordonnier, mes bottes me font mal. Or çà, donne-moi une paire de bottes, et dépêche, dépêche, dépêche !…

Le pauvre homme essuyait ses mains toutes noircies sur son tablier vert. Quelles chaussures, quelles chaussures étaient dans sa pauvre échoppe dignes d’un si grand seigneur ! Il ne savait pas, mais Allah est plus savant. Et sa bénédiction lui inspira de demander à sa femme les bottes qu’un seigneur français n’était jamais venu chercher, faute d’argent.

Et sa femme chaussa les bottes au vizir en appuyant le pied de ce personnage exalté sur son propre genou rond. Son cœur battait un peu vite, elle ne songeait pas à sa beauté. Elle se disait : « Elles n’iront pas, elles n’iront pas ! »

Mais le vizir cria, d’un air émerveillé :

— Ah ! quelles bottes, quelles bottes, quelles bottes !

Et tous ses serviteurs et ses officiers répétèrent autour de lui :