— O ! khalife, répondit le vizir, tu n’achèteras pas cette femme à son époux. Elle te coûterait trop cher !

— Elle me coûterait, dit le khalife, mille livres turques.

— Elle te coûterait ton empire !

Et comme le khalife ne comprenait pas encore, il continua :

— Elle te coûterait ton empire, à cause des Anglais. Ils ont lu, dans un livre qu’ils nomment la Bible, que le grand Daoud, père du grand Soliman, lui-même fut blâmable pour avoir fait à peu de chose près ce que tu veux faire, à la femme d’Ouriah, capitaine des gardes. Ils ont inventé une vertu qui n’est pas notre vertu, qui n’est la vertu d’aucun autre peuple : et c’est qu’il ne faut jamais être amoureux de telle sorte qu’il en soit parlé dans les journaux.

Alors, le nez du khalife fut gonflé par la colère noire, et il cria :

— Si tu ne fais pas en sorte que cette femme entre dans mon palais, sans que je perde mon empire, je te ferai accuser par les Roumis d’un crime qu’ils ne pardonnent jamais, et qu’ils appellent le patriotisme ! Et ils t’enverront à Koweït, où tu mourras sous les moustiques et les puces !

— Entendre, c’est obéir, dit Osman.

Mais il ne savait comment obéir, et son âme était secouée de crainte dans sa chair comme un arbre qu’on déracine. C’est pourquoi il rentra chez lui avec un front obscur et dit à sa femme Aneïsa :

— Hâtons-nous de vendre en cachette tout ce que nous possédons, et de l’envoyer à Théotokopoulo, Grec d’Athènes et marchand d’argent. Car la disgrâce est sur moi et il nous faut prendre la fuite, sinon je serai transporté sur un navire à Koweït, où je mourrai sous les moustiques et les puces.