« On dit qu’il était fort savant ; on dit qu’il avait aussi l’âme simple…

— Toi-même, Nasr’eddine ?… interrompit Haydar en souriant.

— Moi, fit Nasr’eddine, je ne suis qu’un homme plein d’imperfections et bien ignorant : ce Souléiman était un saint ! Il expliquait la loi avec tant de clarté qu’on croyait entendre le Prophète lui-même, — loué son nom ! — mais, au moment de juger, il lui arrivait de s’endormir, et il ne se réveillait que pour conter une histoire, qui n’avait rien de commun avec le sens commun ni avec la cause. Si les plaideurs alors murmuraient : « Mais le cas, ô Souléiman, tu as oublié le cas ! » il les regardait d’un air étonné, puis, décroisant les jambes pour se lever, disait : « Cela s’arrangera, cela s’arrangera. Allah est plus savant que le Prophète, cela s’arrangera ! » Lorsque cependant les plaideurs insistaient, Souléiman, hochant la tête, s’écriait enfin : « Si vous-mêmes, vous n’arrivez pas à distinguer, dans une affaire qui vous est personnelle, de quel côté est le juste, de quel côté l’injuste, comment pourrais-je le savoir, moi qui ne connais de cette affaire que ce que vous m’en avez dit ? C’est trop difficile, par Allah ! c’est trop difficile. »

» De pareils traits, qui sont nombreux dans l’histoire de sa vie, poursuivit Nasr’eddine, me paraissent de nature à démontrer que ce savant et ce grand saint était, comme je vous l’ai dit, ou bien quelque peu innocent, ou bien au contraire possédé par le Cheïtan, car le diable, vous le savez, est le Père des Déceptions, et l’aventure même que je veux vous conter me laisse dans le doute à cet égard. Mais cela est sans importance pour la conclusion que j’en veux tirer.


» Souléiman avait coutume de passer la plus grande partie des jours, sans compter les nuits, en été, sur la terrasse de sa petite maison. Il regardait la plaine, onctueuse des promesses de l’huile et du vin, noble de tant de chênes, parée de peupliers droits ; l’Olympe, trapu, pesant, élevé au-dessus de la terre comme le crâne d’un buffle au-dessus de son dos ; la ville au milieu des branchages, la ville rousse, arrondie autour de la colline, tumultueuse, exhalant l’odeur aigre et salutaire du travail et de la vie, pareille à une fourmilière dans une pelouse. Il voyait passer tous les gens de la rue : les faiseurs de sorbets, les crieurs de salep, les charbonniers noirs, les marchands de sel au panier, givrés de blanc, les marchands d’eau, menant deux grosses tonnes sur un petit mulet, les touloumbadjis, c’est-à-dire les pompiers, traînant à cinquante une pompe pas plus grande qu’un tambour. Et il songeait : « Allah ! Il faut deux tonneaux pour donner à boire aux personnes ; et pour éteindre un incendie, voilà qu’on se contente du quart ou du demi-quart ! Mais c’est logique, c’est logique ! Puisqu’une seule petite braise allume un grand feu, pourquoi faudrait-il pour éteindre ce feu plus d’eau qu’il n’en tient dans la marmite d’un pauvre homme ? Ne jugeons pas témérairement, il n’arrive que l’inévitable ! Cela est bien, puisque cela est ! »

» Il balançait la tête par approbation, et Papang, le vautour des rues, droit sur ses pattes à côté de lui, attendait une proie avec résignation, claquant du bec en mesure.

» Il contemplait les soldats vêtus de belles guenilles, les officiers en habits râpés, les gros pachas en stamboulines de soie jaune paille ou bleu clair, les garçons bouchers qui s’en allaient, suivis par les chiens maigres et les chats astucieux, leur panier plein de victuailles sur la tête. Mais un jour, juste comme l’un de ces garçons passait au-dessous de lui, Papang, le vautour des rues, se laissant tomber comme une pierre, s’abattit sur le panier, piqua du bec, crocha des griffes, et remonta vers le soleil avec un morceau de mouton, un beau morceau de mouton. Et le garçon boucher leva les poings vers l’oiseau, et il maudit l’oiseau, et il injuria l’oiseau de toutes les injures qu’on inventa pour les fils d’Adam, mais il n’attrapa point l’oiseau. Puis l’oiseau s’en alla par sa route — et voilà pour lui.

»  — Oh ! oh ! songea Souléiman-ben-Agha, voilà un animal qui est plus sage que moi !

» Et comme un autre garçon boucher passait avec un autre panier plein d’autres victuailles, à son tour il se laissa tomber, du haut du toit, sur ce panier de bénédiction, et aussi sur la tête du garçon boucher. Et le garçon boucher tomba les jambes en l’air, le panier entre les jambes ; et Souléiman tomba dans le panier avec une éclanche de mouton qu’il étreignait fortement d’une main, tandis que de l’autre il caressait la partie de ses lombes que la chute avait affectée ; et le garçon boucher, qui était un gros garçon boucher, un fort garçon boucher, un garçon boucher habitué à prendre les bœufs par les cornes et non les hommes par les sentiments, s’étant relevé assez vite, s’efforça victorieusement, les poings en avant et les pieds en mouvement, de faire comprendre à Souléiman qu’il ne savait voler d’aucune façon. Et Souléiman tâtait tantôt ses côtes, tantôt son dos, tantôt sa tête, et la foule disait, étonnée : « Pourquoi as-tu fait ça, saint homme, pourquoi as-tu fait ça ? » Alors le garçon boucher, s’arrêtant une minute, dit à son tour : « C’est vrai, saint homme, pourquoi as-tu fait ça ? »