» Mais le saint, s’étant mis sur son séant, prononça avec simplicité :

»  — Allons, allons, je vois bien que je ne suis encore qu’un vautour novice ! »


— Hodja, fit l’un des Jeunes-Turcs, officier aux armées de Sa Majesté, je ne distingue pas bien la portée de cet apologue.

— Sa signification, répondit Nasr’eddine, est pourtant assez claire. Il veut dire, ô Hazret-bey, que le métier de vautour, ou, si tu veux, de conquérant batailleur qui vit à l’ordinaire des proies qu’il emporte, ne convient pas à tout le monde ; et que, si l’on est un Turc de la Turquie, telle qu’Allah a voulu qu’elle fût à cette heure, le plus prudent est de rester sur sa terrasse, sans bouger.

Haydar-pacha, à son habitude, n’avait point pris part à la conversation. Il lui suffisait de n’en rien perdre. Mais, le lendemain, il fit porter une bourse de cinquante livres à Nasr’eddine.

— C’est pour l’histoire, ô hodja, fit-il quand celui-ci l’en vint remercier, c’est pour l’histoire ! Car, tu le sais, personne, pas même moi, ne doit avoir d’opinion sur les affaires de l’État. Mais, par Allah ! c’était une belle histoire !

Pour Hazret-bey, deux émissaires du ministre lui rendirent visite le même jour. Ils veillèrent à ce qu’il fût embarqué avec les plus grands égards, pour le vilayet de Tripoli.

XII
COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI GAGNÈRENT LES SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK.

Du côté des espions qui gagnaient honnêtement leur vie à espionner, la personne la plus remarquable, chez Haydar-pacha, était Mohammed-si-Koualdia, homme charmant, de détestable réputation. Mohammed-si-Koualdia fumait le haschich ; il buvait non seulement le mastic des Grecs, non seulement les breuvages violents que distillent les Européens, mais le vin même, le vin rouge des raisins rouges, qui laisse à l’haleine un souvenir — chose épouvantable pour un musulman. Enfin sans pudeur, absolument sans pudeur ! Long et mince, pâle quand il avait fumé le haschich, rubicond quand il avait péché du péché de Noé-le-Patriarche, peu de barbe, les pommettes hautes, les yeux caressants, des yeux de vice, noirs et souriants : avec cela de mauvaises mœurs, susceptible d’agréer toutes les missions, quelles qu’elles fussent, quelles qu’elles fussent ! Espion comme il était ruffian ou bardache, avec ingénuité, mais aussi avec talent. A Damas à la solde du consul d’Allemagne, du consul de France, du consul d’Angleterre, de tous les consuls : et n’en trahissant aucun, puisqu’il les trahissait tous — au bout du compte versant tout ce qu’il savait dans l’oreille du vali. C’est pourquoi il avait eu de l’avancement, de Damas étant passé à Constantinople. Gai comme un enfant quand il était sobre, sérieux comme un ouléma aux heures d’ivresse : et quant à ses manières, délicieuses, en vérité, délicieuses ! Nasr’eddine se sentait un cœur débordant d’indulgence pour Mohammed-le-Déconsidéré : Allah n’a-t-il point fait aussi les chats ? Les chats sont voleurs, les chats sont lubriques ; ils sont aimables. Mais il écoutait Mohammed-le-Déconsidéré sans rien lui dire, sachant qu’il est des sphynx qui parlent, et devant lesquels il convient de se taire. Le révérend John Feathercock se sentait également, par une étrange et dangereuse faiblesse, porté vers Mohammed. Mohammed ne parlait-il point toutes les langues ? Le révérend aurait eu peine à se passer de lui. Mais, pour trouver grâce aux yeux du Seigneur, ainsi que pour demeurer tout à fait respectable à ses propres yeux, il entreprit de le convertir. Mohammed se laissa faire ingénument. Il aimait causer théologie comme il aimait causer voyages, causer femmes, chevaux, chasse aux gazelles, Turcs, empereur d’Allemagne et voleurs, comme il aimait causer de tout : pour causer ! Car il n’est rien de tel que de causer, sachez-le bien, causer, les jambes croisées sur de confortables coussins dans une cour bien fraîche, près d’un jet d’eau qui chante dans une vasque de marbre ; causer, les yeux mi-clos, la bouche à peine ouverte et pourtant souriante, en faisant quelquefois un petit geste des mains, rapprochées puis éloignées de la poitrine, comme si on offrait son cœur, juste au moment où l’on va plonger son contradicteur dans l’amertume des contradictions.