— Je reconnais, dit un soir le révérend Feathercock, que votre dogme de l’unité divine présente l’avantage d’une grande clarté ; et vraiment, je ne voudrais pas reprocher trop amèrement à votre prophète l’indulgence qu’il montra pour la polygamie : car j’avoue que notre Ancien Testament ne voyait aucun mal à ce qu’un homme eût plusieurs femmes. Nul texte même du Nouveau ne me paraît condamner d’une façon bien certaine un tel usage, et le roi Henri VIII, vénéré fondateur de notre Église, divorça successivement tant de fois qu’il finit par avoir je ne sais plus combien d’épouses vivantes ; je m’en souviendrais sûrement, si ma mémoire n’était quelque peu brouillée cette nuit. Mais ce que je ne saurais admettre, c’est la cruauté de vos usages et de vos lois à l’égard des femmes adultères. Veuillez le reconnaître, ô Mohammed : les histoires, d’ailleurs merveilleuses, de vos conteurs, ne parlent que de femmes infortunées, changées en chiennes, en cavales, en goules dégoûtantes, et battues comme plâtre, quand elles n’ont pas la tête coupée, pour avoir un instant failli à la foi conjugale ; or, si une telle férocité paraît excessive déjà chez un mari qui ne possède qu’une épouse, combien n’est-elle pas monstrueuse lorsqu’il en possède plusieurs autres pour consoler son âme et calmer les feux de son corps.
— Tu as raison, effendi, repartit Mohammed, mais ce sont des aventures qui remontent à une haute antiquité, alors que nos mœurs étaient presque aussi barbares que les vôtres. Elles se sont bien adoucies de nos jours et je n’ai vu de mes yeux aucune femme changée en jument, ni même battue bien fort, après avoir fait ce que toutes les femmes désirent faire. Je puis te conter, afin que tu n’en doutes plus, ce qui s’est passé, il n’y a pas deux ans, non loin de Damas, entre Cheik Ishak-ben-Hamaoui, sa femme Kaïria, et le jeune Aboul-Kassim, cavalier de ma famille et de mes amis.
HISTOIRE VERTUEUSE DE CHEIK ISHAK, DE KAIRIA LA DÉVERGONDÉE ET DU CAVALIER KASSIM
— Sache donc, ô révérend plein de sagesse, que Cheik Ishak est un homme plein d’âge et de richesses, qui vit à Tabariat, où sont les fontaines, les dattiers, les lys qui poussent près des eaux, la forteresse que tes aïeux les Croisés ont bâtie et qu’il leur a prise, l’émir vainqueur que vous appelez Saladin ! Mais, plus que les dattiers, plus que les fontaines, plus que les lys, plus que la forteresse, sont grandes, et blanches, et fraîches, et claires, et grasses, les femmes de Tabariat. Et Cheik Ishak, tout vieux qu’il était, en avait huit, grandes, blanches, fraîches, claires et grasses entre toutes, bouquet de fleurs qu’il n’arrosait guère, ce mécréant, de plus de désirs que de vertu et de plus d’avarice encore que de biens.
» Et la dernière était Kaïria. Veux-tu la voir ? Une taille mince comme une corde, des jambes souples comme un jonc, une peau toute parfumée de l’odeur de la graine maouk, qui vient du Soudan, et qui fait aimer. Et je te le dirai, effendi, je te le dirai en confidence, parce que je ne devrais pas le savoir : sur son front, le signe bleu qui marquait sa race bédouine. Pour l’âge, quatorze ans. Subtile comme une vieille femme, amoureuse comme une chèvre, délicieuse depuis ses ongles teints au henné jusqu’ailleurs, jusqu’ailleurs ! Si tu ne la vois pas maintenant, c’est que ton imagination n’a pas d’yeux, toi qui m’écoutes : car je viens de te la montrer. Et, comme elle était la préférée, sous la tente et hors de la tente, elle n’avait rien à faire, rien du tout, que se frotter les dents avec un bâtonnet pour les rendre blanches, chanter le soir comme chantent les rossignols dans l’ombre des vieilles pierres et la fraîcheur des citernes ; sortir, voilée, sous prétexte d’aller quérir de l’eau et n’en pas puiser de quoi faire perdre sa soif à un étourneau, mais bavarder près des margelles. Seulement, si elle était la préférée d’Ishak, Ishak, ce vieux, ne lui chantait point. Voilà pourquoi, non loin du puits, ayant vu passer Kassim, et le distinguant parce qu’il était beau, elle se retourna lentement, ouvrit le haut de son voile — alors son front et ses yeux parurent et ses paupières se baissèrent lentement — puis elle s’en alla, lentement ! Et cela suffit pour que l’âme de Kassim fût ravie au delà du suprême ravissement. Car il n’avait vu que ses yeux, son front, ses mains, dressées sur sa tête autour d’un vase de cuivre. Mais la douceur de s’imaginer ! de s’imaginer tout son corps lisse, sa bouche fraîche, et sur ses bras, sa poitrine et ses hanches, le lacis de ses petites veines, lianes bleues et légères, amoureuses, d’un arbre. D’ailleurs, Kaïria lui envoya une négresse pour lui dire : « Ouassalam, ya Sidi, on t’aime ! »
— Voilà justement, interrompit le révérend Feathercock, en contemplant l’or pâle de son whisky, voilà ce que je trouve entaché d’indécence. De telles démarches n’appartiennent qu’aux hommes.
— Il en va différemment chez nous, répondit Mohammed-si-Koualdia, parce que les femmes voient le visage des hommes, tandis que les hommes ne voient point celui des femmes, et n’ont aucune occasion de leur parler en public. D’ailleurs, je soupçonne fortement que chez vous les choses se passent à peu près de même, et que la conviction nourrie par vos jeunes hommes qu’ils ont séduit des dames vertueuses vient de leur naïveté : car tu sais bien que lorsque ce jeune Français plein de prétentions, le marquis de Saint-Ephrem, obtint ici les bonnes grâces de lady Harland, il y avait plus de six semaines que cette personne faisait inutilement tous ses efforts pour lui faire comprendre qu’il serait bien accueilli. Ce qui n’empêcha pas cet adolescent capturé d’appeler, je crois, cette mauvaise affaire une conquête. Retiens bien ce que je vais te dire, effendi : lorsqu’il créa l’homme et la femme dans le Paradis Terrestre, Allah, ayant médité, prononça : « Je veux que les hommes aient une âme, et que les femmes en soient privées : elles seraient responsables de trop de péchés. Mais je donnerai de l’esprit aux femmes et les hommes n’en auront point. » A quoi Cheïtan, l’esprit du mal, qui écoutait, répondit : « Bissimillah ! Comme ça, ça va bien ! »
» Et voilà comment, à cause des bons conseils de cette figure de goudron, la négresse envoyée de Kaïria, Kassim se trouva, la nuit tombée, près de la tente de celle qui lui avait fait savoir le grand désir qu’elle avait de connaître de quoi il était capable. Et la tente de cheik Ishak était faite comme celle de tous les hommes riches, en deux parties, l’une pour les femmes et l’autre pour lui, où il se retirait, comme il convient, quand il avait pris avec elles autant de joie que ses vieux os en pouvaient prendre, c’est-à-dire gros comme un grain de farine bien moulue. Celles qui étaient avec Kaïria entendirent les pas de Kassim sur le sable et les cailloux, et elles dirent :
» — Le voilà ! L’entends-tu qui vient ?