» Le cadi, sentant à ces mots un peu de courage lui revenir, s’exprima en ces termes :

»  — Abdallah, tu es un homme riche, d’une famille noble, et le plus notable de la ville. Sur les pavés de Damas, que les siècles ont poli, aux grandes fêtes saintes, aux jours des redevances, et quand reviennent les caravanes — vers ta maison rose, ta belle maison où sont plusieurs cours, des jardins et des fontaines, un tumulte héroïque annonce la chevauchée des tiens, t’allant rendre hommage. Et si tu n’avais une femme, chacun de tes pas serait une félicité.

»  — J’ai une femme, cadi, répondit Abdallah, et chacun de mes pas est une félicité.

»  — Si tu es à ce point aveugle, répliqua le cadi, je te causerai une amère douleur — mais il le faut — en t’ouvrant les yeux : et le sang de tes veines va se changer en fiel. Car ta femme Khansah est une dévergondée, voilà ce qu’il faut que je te dise. Et celui qui salit ton honneur avec elle, ce n’est rien qu’un de tes saïs, de ceux qui soignent tes chevaux. Et si tu veux que je le désigne davantage, c’est un nègre, un nègre noir ! Son nom pour tous est Mansour, mais pour toi le Calamiteux.

» Le vieux cheik ne broncha pas plus sous le choc que le parvis d’une mosquée sous un tapis de prières.

»  — Cadi, fit-il doucement, je sais tout cela.

»  — Tu le sais ! cria le cadi étonné, et tu ne les as pas mis à mort, elle, la honte de ta maison, et lui, ce bâtard, fils de mille cornards, ce produit du goudron ?

»  — Cadi, continua très doucement le vieil Abdallah, crois-tu que le Prophète — sur lui la lumière et la paix ! — conseille de tels meurtres ? Il ne fait que les excuser, lorsqu’on agit sous le fouet de la colère. Je n’aurais donc pas d’excuse, n’ayant pas de colère.

»  — Mais, dit le cadi, tu peux au moins renvoyer Khansah : telle est la loi.

»  — Hélas ! répondit le cheik, je pourrais renvoyer Khansah ; mais pourrais-je cesser de l’aimer ?