» Voilà, effendi, conclut Mohammed, comment on arrange aujourd’hui, dans ma patrie, les affaires d’amour et d’honneur, parce que nous sommes un peuple civilisé.

— Vous n’êtes, au contraire, que des barbares, répliqua le révérend Feathercock. Lorsque ma femme, Mrs Feathercock, oublia ses devoirs par suite des artifices de sir Archibald Kennedy, justice of peace, je reçus cinq mille livres sterling, qui me restituèrent une dignité.

— C’est, répondit Mohammed avec dédain, que dans votre pays, vous n’avez pas de chameaux !

— … Et je puis encore, ajouta Mohammed, te conter une véridique aventure qui te prouvera combien nos coutumes, à l’égard des femmes infidèles, sont marquées, de nos jours, au coin de l’indulgence et de la véritable sagesse.

HISTOIRE RÉCONFORTANTE DE CHEIK ABDALLAH, DE SON ÉPOUSE INFIDÈLE ET D’UN NÈGRE NOIR

— Il existe à Damas, continua Mohammed, un vieux cheik qui a épousé une jeune femme. Et le pays est trop beau pour être bon pour les maris. Les sources froides, les peupliers droits, princes vêtus de vert, les jardins où les jardiniers vont à l’aube ouvrir les vannes des rigoles — ils chantent en les ouvrant, ils chantent avant d’aller dormir sous les arbres frais, et l’eau des rigoles danse et chante toute seule de pure volupté après leur départ : voilà Damas ! Les rues couvertes comme des mosquées, les rues d’ombre où passent des femmes aux voiles trop transparents, parmi des Syriens souples, des Arabes qui sont tous nobles, des Bédouins sales, des incirconcis comme toi, qui ne respectent rien ; les rues pleines de l’odeur des cuirs parfumés, du santal, des fruits mûrs, des aromates et des épices, qui chatouillent la chair comme des doigts : voilà Damas ! Et derrière la grande mosquée, les petites maisons où sont les épileuses, les marchandes de fard et de mauvais conseils, les loueuses de chambres discrètes où des hommes viennent pour être maris de toutes les femmes à qui leurs maris ne suffisent pas : voilà Damas ! Damas, la perle des perles ; Damas, ville des eaux courantes, du soleil le plus clair et le moins brûlant, d’étoffes chaleureuses, de lits nombreux et d’amour ! Damas, épanouie toute verte et féconde, au milieu du désert stérile, comme une fleur dans un pot de grès.

» Eh bien ! ô chrétien, qui sais écouter les histoires, figure-toi que cette Khansah, la jeune femme du vieux cheik Abdallah, scandalisait même Damas ! Je sais bien qu’il est des troupes de lavandières qui se précipitent parfois sur un homme seul, arrivé près du lavoir sans songer à rien : et après, il pense qu’elles sont trop, ces effrontées ! Mais, du moins elles respectent encore une décence : elles jettent leurs robes sur leur visage, et ainsi restent voilées. Il est des épouses infidèles qui soulèvent la nuit, par le bas, un coin de la tente, pour recevoir le cavalier venu de loin ; et elles lui donnent tout d’elles-mêmes, excepté la vue de leur face, qui, toujours, derrière la toile, demeure invisible. Mais Khansah ! c’était avec un homme de sa maison, un saïs, un de ces palefreniers qui courent derrière le cheval de leur maître, qu’elle outrageait son époux. Et ce saïs de malheur était un nègre ! Et les dévergondages de Khansah avec ce nègre, elle ne les cachait même pas, et on l’avait vue, oui, on l’avait vue dans les jardins publics et sur les beaux quais de pierre, si privée de toute pudeur par son grand désir qu’elle enlevait son yachmak, son voile, et montrait au grand jour ses yeux, sa bouche, le feu de ses joues, à ce goudronné !

» A la fin le scandale fut si fort que tous les bons musulmans jugèrent qu’il ne se pouvait plus supporter ; et le cadi fut prié d’aller avertir courtoisement le vieux cheik Abdallah du désordre qui souillait sa demeure. C’est une chose qui prouve combien le mal était devenu grave et public, car ce n’est qu’en de telles occasions qu’il est permis d’aller entretenir un musulman de ce dont nul ne lui parle jamais d’ordinaire : les femmes qui sont sous son toit.

» Et, bien qu’il eût conscience d’accomplir un devoir de sa charge, et le vœu des plus circonspects parmi ses concitoyens, le cadi était embarrassé. Voilà pourquoi, ayant salué cheik Abdallah avec la déférence qui convenait, portant la main à sa poitrine, puis à sa bouche et à son front, et quand il eut dit à ce bon vieillard : « Sur toi la paix ! » il demeura quelque temps interdit. Ce n’est point la coutume d’interroger les hôtes. Pourtant, après lui avoir offert de la confiture de roses et une tasse de thé à la menthe, cheik Abdallah dit à celui-là :

»  — Vénérable cadi, si tu as quelque chose à me dire, mes oreilles sont ouvertes. Viens-tu par bonheur me demander un service ? Je serai pour toi comme un père indulgent pour son fils le plus aimé. Viens-tu, au contraire, en juge ? Alors, ô cadi ! je serai ton fils obéissant. Tes paroles seront des pièces d’or, et toutes je les mettrai, sans en perdre une seule, dans le trésor de ma mémoire.